Rencontre dans le cadre du festival Prendre Soin, 2026
Bonjour Alexandra. On se rencontre aujourd’hui pour parler de ton film « Chasser les dragons », sorti en 2021. Je voulais commencer par te demander comment tu avais été amené à travailler sur les salles de consommation ?
Alors c’est un peu un concours de circonstance. Dans ma vie personnelle, j’ai perdu une amie d’overdose, très jeune, et par ailleurs il se trouve que dans mes précédents films il y avait toujours un lien avec la consommation. En l’occurrence dans « Nouvelle Orléans, Laboratoire d’Amérique », il y a le protagoniste Alfred qui est un militant et aussi un ancien consommateur, même si ce n’est pas du tout apparent dans le film. En revanche, dans « Vacancy », il y a une des protagonistes et probablement la plus importante du film s’appelle Beverly et c’est une consommatrice de crack et ça fait complètement partie de sa vie et du film.
Mais disons que ce n’était jamais le sujet central de mes films, et c’est une question qui m’interrogeait, avec laquelle je n’avais pas trop fini. Ce qui me questionnait, c’est surtout la relation qu’on entretient avec les personnes consommatrices. Pas tellement la relation des consommateur.ice.s aux produits mais plutôt, une difficulté d’être en lien au présent avec elles et eux. On plaque sur eux beaucoup d’attentes et beaucoup de biais, beaucoup de clichés, etc. Les consommateur.ice.s, on les prend rarement pour ce qu’ils sont, parce qu’il y a toujours l’idée de se projeter « Ah oui, quand tu arrêteras » « Ah, quand tu seras clean, quand je serai clean, etc. ». Et en fait, tout ça c’est un circuit qui est aliénant. Après c’est des questions qui sont difficiles à traiter, il y a beaucoup de films sur le sujet, je ne sais pas si tous les films sont satisfaisants, parce que certains reproduisent aussi des clichés. Du coup, je me demandais comment aborder la question ? Et il se trouve qu’à ce moment-là, un atelier de production en Belgique qui s’appelle DERIV a publié un appel à projet pour faire un film dans une salle de consommation. Et du coup je me suis dit que prendre ce lieu comme point de départ, ça pourrait me permettre d’ouvrir le questionnement. J’avais en tête comme référence le film d’Alice Diop qui s’appelle « La Permanence », qui est un huis-clos en cinéma direct, observationnel, très humain, très empathique et qui s’intéresse aussi à la question du jugement ou l’absence de jugement.
C’est finalement ma proposition qui a été retenue. Mais, bon, l’appel à projet a été complètement dévoyé dans le sens où normalement ça devait être un court-métrage documentaire, et que mon film fait presque une heure parce que la réalité c’est qu’on ne peut pas parler d’un lieu comme ça rapidement.
Est-ce que tu peux nous expliquer l’expression « Chasser les dragons » ?
Oui, c’est une expression qui utilisée de façon polysémique comme titre ici. Pour les consommateurs, et les consommatrices d’héroïne par inhalation, ça renvoie à une façon d’inhaler l’héroïne. Donc, vous voyez, on met sa poudre sur de l’alu, et c’est différent ce qu’on appelle « faire à la tâche ». Quand on « chasse les dragons » la montée de produits est plus par paliers, plus douce, etc. Je ne sais pas à quel point cette expression est répandue, mais moi on me l’avait présentée comme assez spécifiquement liégeoise qui est le lieu dans lequel la salle de consommation du film est installée. Et je trouvais que l’expression, elle renvoyait aussi à la réalité de ce que faisaient les personnes consommatrices quand elles venaient à la salle, parce qu’elles étaient toutes travaillées par de nombreux dragons intérieurs.
Quand tu es arrivée dans cet endroit, quelles sont les premières choses qui t’ont marqué ?
C’est vrai qu’une salle de ce genre, ça nourrit beaucoup de fantasmes parce finalement, les seuls à y avoir accès c’est les usagers et les usagères. On ne peut pas venir visiter. Donc, fatalement, il y a un imaginaire qui s’installe. Moi d’abord je n’avais pas la barrière administrative puisque comme l’appel à projet avait été travaillé de concert avec la salle, je n’ai pas eu à les convaincre de participer au projet. En revanche, on a dû réfléchir ensemble sur les modalités de comment faire un film dans ce lieu qui a d’abord une vocation de soins. J’ai d’abord rencontré l’équipe, et notamment la directrice, qui était une personne très, très investie auprès de ce public-là, qui avait 30 ans de métier, et qui s’était beaucoup battue pour que cette salle existe. Je discutais avec eux, pour qu’ils et elles me racontent ce qui se passe dans la salle, qui vient, quel lien se crée... Et puis il y avait beaucoup de questions sur qu’est-ce que ça veut dire aider aussi. Est ce qu’on doit aider quelqu’un qui n’a pas demandé d’aide, à quel point on doit être interventionniste. Je me rappelle qu’il y avait un cas qui les concernait beaucoup à ce moment-là, c’est qu’il y avait une consommatrice qui était enceinte, en fin de grossesse et qu’elle habitait sur un terrain vague, dans une tente, et donc qu’il y avait un danger vital, pour elle comme pour son enfant ... Donc ils se questionnaient de savoir s’il fallait faire un signalement auprès de l’hôpital pour qu’elle soit hospitalisée, mais contre sa volonté, puisque ce n’était pas son choix. Quand je suis descendue dans la salle la première fois ça m’a fait bizarre parce qu’en réalité, c’est un lieu très médicalisé, donc tout doit pouvoir être nettoyé facilement. Il n’y a rien qui traîne, il n’y a pas un poster aux murs, pas une petite lumière un peu chaleureuse, etc. Les lieux sont extrêmement froids. Ça, ça m’a frappée. Il y a un tel décalage entre les personnes qui y travaillent et l’aspect de cet endroit. La relation, la chaleur, l’émotion ne se manifeste vraiment pas dans les lieux.
Quelle a été ta préparation pour le film avant de tourner, avec le personnel de la salle et avec les usagers ?
J’ai compris assez vite que c’était essentiellement des hommes qui fréquentaient le lieu et que la plupart d’entre eux n’avaient pas de domicile. Et après les relations étaient très volatiles, parce que les gens sont dans des situations instables, je les voyais pendant trois semaines et après ils disparaissaient. Il a fallu créer une relation de confiance, que je ne sois pas identifiée comme un membre de l’équipe médicale. Même si le personnel essaie d’être le moins possible dans le jugement et d’être dans l’accueil, pour les usagers et les usagères, il y a quand même la question de l’institution, qui les a souvent mis en situation d’échec. Donc il y avait un gros gros travail de confiance à faire. Forcément les gens arrivent dans une grande situation de fragilité, de précarité, et ils s’imaginaient qu’un film ça allait être vu partout… Il y a des personnes qui sont encore semi-insérées, qui vivent à la rue mais qui ont encore un travail, donc ils avaient peur que leur employeur les voient. Il y avait tout un travail pour qu’ils apprennent me connaitre, et que j’apprenne à les connaitre. Et après avec ceux qui étaient d’accord d’être filmés, pour qu’on puisse dialoguer et trouver une manière de fonctionner ensemble. Donc ça, c’était le gros travail préparatoire.
Moi, j’ai identifié les endroits où les conditions étaient plus favorables pour que la parole émerge. Parce qu’en réalité, les gens, quand ils arrivent, ils sont pressés de consommer leurs produits, donc ce n’est pas le bon moment pour engager une discussion. Quand ils repartent, là, pour le coup, ils sont sous influence. Et pour moi, c’est important d’avoir le consentement de l’autre quand je fais un film, donc forcément, je pars du principe que le consentement n’est pas à 100% éclairé quand ils ont consommé. Et puis de toute façon, les gens, une fois qu’ils ont terminé de consommer, ils sont pressés de repartir, parce qu’il faut retourner faire la manche pour avoir de quoi se payer une bille, parce que dans quelques heures c’est la crise de manque, etc. Finalement, c’était le temps où les gens consommaient qui était le plus favorable à une discussion entre nous, dans la salle d’inhalation.
Et après il a fallu comprendre comment l’espace fonctionne, qui vient, à quelle heure, qui est susceptible de quoi, et puis d’avoir en tête les personnes avec qui je voulais travailler. Et un gros travail pour faire face aux imprévus, qui était monnaie courante. Par exemple il y avait une personne que j’avais prévue de filmer qui s’est faite exclure de la salle la veille du tournage. Donc moi, je perds un protagoniste du jour au lendemain. Mais j’avais tellement travaillé sur ce côté imprévisible que j’ai compris assez de choses sur le fonctionnement des lieux pour me dire que ça pouvait se débloquer avec d’autres personnes parce que je savais où me mettre, à quel endroit et à quel moment, je pouvais engager une discussion. Et puis après, il y avait aussi bien comprendre le fonctionnement de l’endroit, parce qu’en réalité, la salle de consommation elle permet une réinsertion sur plein d’autres plans. Les personnes qui sont à la rue, en fait, elles n’ont pas nécessairement de suivi médical, et donc c’est par le biais de la salle de consommation que des soins pouvaient être prodigués, avec l’infirmerie, la permanence sociale, etc.
Tu as commencé à parler de la question genrée qui est très présente dans le film, que ce soit du côté des consommateurs ou de l’équipe de soin. Dans ton film, on a l’impression de ne voir que des hommes qui consomment, mais aussi une majorité d’hommes dans les équipes de soin, ce qui est assez inhabituel. Est-ce-que tu pourrais me parler un peu plus de cette question genrée aussi ?
Oui en effet, le public de la salle de consommation est très majoritairement masculin. Et c’est le aussi le cas d’autres salles. Je sais qu’à Bruxelles il y a une première salle qui a ouverte, puis une deuxième très récemment, et leur public est principalement masculin. Mais dans la salle de consommation de Liège qui était la première en Belgique et qui du coup essuyait aussi un peu les plâtres, il n’y avait presque pas de femmes. Pas parce qu’il n’y a pas de consommatrice femme, mais parce qu’elles ne recherchent pas forcément des endroits où il y a déjà des hommes. Une discussion qui était en cours à la salle, c’était est-ce qu’on n’aménagerait des plages spécialement pour les femmes à défaut d’avoir des locaux spécialement adaptés. Ce qui est le cas dans la deuxième salle de consommation à Bruxelles, dans laquelle ils ont un espace spécialement réservé aux femmes et aux minorités de genre. En fait à Liège, un certain nombre de femmes consommatrices se retrouvaient à marchander leur corps pour pouvoir se payer leur consommation et donc elles risquaient de tomber sur des clients, des MAC ou des personnes avec qui il y avait eu des histoires quand elles venaient consommer. Donc elles étaient très peu présentes. S’il y avait eu des horaires et des lieux aménagés pour elles, elles seraient probablement plus venues. On voyait bien que les femmes passaient plus pour le comptoir de distribution et de récupération du matériel usagé, mais qu’elles ne restaient pas.
Dans l’équipe c’était assez ambivalent, parce qu’il y a une volonté de leur part. Ils voulaient des infirmiers.ère.s, assistant.e.s sociaux et quelques aides-soignant.e.s. Il fallait qu’il y ait du personnel qui connaisse, qui soit déjà familier, de ces problématiques, parce que sinon, il y a une mauvaise prise en charge des personnes, et l’objectif de la salle de consommation ce n’est pas seulement la réduction des risques, la finalité se situe aussi ailleurs. Et en même temps, il y a aussi des problématiques liées au fonctionnement de ce genre de lieu, et là c’est bien d’avoir des hommes et des femmes, parce qu’il y a des hommes qui se confieraient plus facilement à des femmes, des hommes qui se confient plus facilement à des hommes, donc il faut un peu de tout. Même s’il y a un vigile qui est dans la salle d’accueil, il n’est pas là tout le temps, donc il faut aussi des personnes qui physiquement sont en capacité de prendre en charge s’il y a une urgence ou des cas de violences. Ce qui est quand même déjà arrivé, quand des personnes se font exclure de la salle par exemple. Parfois ils se fâchent et peuvent devenir violents, donc l’équipe cherchaient aussi à ce que ce soit équilibré.
Tu dis qu’une salle de consommation, ça va beaucoup plus loin que la consommation de substances même. Est-ce que c’est une forme de refuge finalement pour les personnes qui y viennent ?
Oui, je pense que c’est important de le souligner parce que chez les contradicteurs de ce qu’on appelle de manière très inappropriée « les salles de shoot », quelque chose qui revient beaucoup, c’est de dire que les salles de consommation encouragent la consommation. Et ça c’est complètement faux. Les opérations marketing des dealers qui se rendent dans les camps de migrants et qui offrent des doses gratuites d’essai, ça oui, ça encourage la consommation, ok. Mais une salle de consommation ça ne fait que répondre à un besoin qui est déjà pré-existant.
Par ailleurs, l’appellation « salle de shoot » ça ne décrit pas la réalité actuelle, parce qu’en réalité ce qui est le plus consommé dans ces espaces-là, c’est le krach, et le krach, c’est le ça s’inhale. Les injecteurs c’est une minorité de personnes aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas avant, quand moi j’étais à Liège. Du fait de la position géographique de la ville, il y a beaucoup d’héroïne qui circulent, et comme c’est dit à un moment donné dans le film, une bille d’héroïne, ça ne coûte que 8 euros, versus un gramme de coke, qui coûte 50 euros. Donc en fait c’est la drogue qui est la plus accessible. Mais bon, s’injecter, c’est aussi un geste que tout le monde ne maîtrise pas. En réalité, ce qui se passe dans la salle, c’est des gestes qui auraient eu lieu dans la rue, avec ce qu’on appelle des « scènes ouvertes », et qui là vont se produire dans la salle plutôt que dehors. Et les conditions seront évidemment bien meilleures dans la salle, avec du matériel sérieux, avec un encadrement médical en cas de problème, etc. Dans le cas de Liège, il y avait une vraie demande de la part des habitants et des habitantes qu’il y ait une salle de consommation parce que la consommation dans la rue était tellement importante, que bien sûr, ça choquait tout le monde. Et puis des deux côtés, je veux dire, c’est hyper vulnérabilisant pour une personne qui doit s’injecter. Parce qu’en réalité l’héroïne, ce n’est rapidement pas un choix de devoir en prendre. Évidemment la personne n’a aucune envie de le faire en public, dans la rue, devant des passants, des enfants... De facto, la salle de consommation, elle est là pour répondre à un besoin. Et je pense qu’aujourd’hui, ça a commencé à faire son chemin parce que je disais, en Belgique, il y a une deuxième salle qui a ouvert. Il y a le maire d’une des communes de Bruxelles, d’un des arrondissements de Bruxelles si on veut, qui commence à dire ouvertement qu’il veut aussi sa propre salle.
Mais oui à partir du moment où vous allez consommer en salle, vous utilisez du matériel approprié, stérile, il y a une supervision autour de vous. Mais en plus, ça permet d’avoir un suivi médical. Je sais que pour la salle de Bruxelles, c’est vraiment chiffré : on sait qu’il y a 40% des personnes qui fréquentent cette salle qui n’ont aucun suivi médical en dehors de la salle. Ça veut dire que la salle, c’est leur premier et unique accès aux soins. Donc c’est une mission est super importante. Surtout qu’à Bruxelles comme à Liège, le public c’est principalement des personnes qui sont sans-chez-soi. Fatalement, ils sont très exposés. Et puis ils ont très peu de lien avec les gens à part quand ils font la manche, et on ne peut pas trop parler de lien. Dans la rue c’est vraiment des fantômes, et à la salle de consommation, ils redeviennent des personnes parce qu’on les appelle par leur prénom, on se soucie d’eux, on leur pose de questions, on engage une discussion avec elles et eux. Il y a un avis, un échange, un suivi.
Et puis après, c’est super important de ne pas chercher à pousser les gens à commencer un chemin de sobriété. Ça, c’est un point sur lequel le personnel ne transigeait pas, et faisait très attention à ne jamais être intrusif et à toujours répondre à une demande, pas en créer une. On plaque souvent des choses sur les toxicomanes, quand est-ce que tu arrêtes, machin, etc. Mais le fait est que c’est des personnes qui ont hyper intégré la culpabilité, la honte... Donc, faire poser des attentes sur elle et eux, c’est potentiellement pas du tout stimulant dans leur parcours. Et après, c’est une question plus large de quel regard on porte sur les toxicomanes. Est-ce que c’est des personnes qui sont malades, qui ont une problématique de santé mentale… L’imaginaire politique qui déteste les toxicomanes dit que c’est une question de choix, que c’est une décision de se droguer et des trucs comme ça. Mais je pense qu’on a fait du trajet là-dessus pour montrer que, très rapidement ça n’était pas une question de choix et qu’on n’avait pas forcément tous et toutes les mêmes cartes au départ.
Mais bon, petite parenthèse pour dire en tout cas que dans cette salle, en tout cas, il n’y a pas de demande qui est initiée par le personnel médical, il faut toujours que ça vienne des personnes. Les membres du personnel trouvent des manières de discuter avec les gens, de faire le point. Et puis ils ont leurs outils de suivi entre eux, ils partagent, ils font des échanges lors des réunions d’équipe pour tenir au courant de un tel était chez ses parents, mais il y a eu une énième crise, du coup, cette personne est à la rue en ce moment. Et comme ça, ils peuvent aussi potentiellement mobiliser d’autres acteurs. Les associations qui font des maraudes pour savoir dans quelle direction travailler transmettent les infos aussi. C’est un peu comme s’il y avait un coussin invisible autour d’eux, et qui prépare à différentes éventualités et peut-être à trouver des solutions, mais jamais en les initiant. Le circuit de la consommation, c’est une espèce de roue comme ça, et il y a des moments où la roue peut basculer en faveur de partir en cure et arrêter la consommation pendant un moment. Mais si c’est pris trop tôt, ça peut créer l’inverse.


