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Un café avec Nayan Ducruet réalisateur d’Ukraine Fire

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Ukraine Fire avait été découvert par le comité de sélection des Rencontres 2026 et nous avait beaucoup touché. Son engagement politique très fort à travers la puissante expression musicale de cette troupe, nous a convaincu de le présenter à l’occasion du Mois du Doc. Nous avons eu la chance de poser quelques questions à son réalisateur Nayan Ducruet, qui démarre sa tournée costarmoricaine ce mardi.

Comment as-tu rencontré les Dakh Daughters ?

J’ai rencontré la troupe en 2015. Un ami qui travaillait avec elles nous a présenté lors d’un concert. Je suis immédiatement tombé sous le charme de leur musique, de leur ambiance, de tout ce qu’elles dégageaient sur scène. Déjà à l’époque, leur création avait une portée très politique. Elles avaient cette urgence de parler de leur situation en Ukraine.
Quand la guerre a explosé en 2022, j’étais à Paris au moment où elles faisaient la première de leur spectacle Danse Macabre. C’est un récit de la guerre plus qu’un concert, où elles font tomber leur masque blanc, en se démaquillant sur scène au tout début du spectacle. Là je les découvrais dans une nouvelle palette que je ne connaissais pas d’elles. Tout ça mis en musique, ça m’a mis un coup de poing à l’estomac. En sortant du spectacle, on s’est pris dans les bras, ça faisait quelques années qu’on ne s’était pas vu. Et je n’avais pas du tout planifié ça mais je leur ai proposé de les suivre, pour être témoin de l’histoire qu’elles étaient en train d’écrire. Elles ont pris le temps de se concerter et trois jours plus tard elles m’ont donné leur d’accord en me disant « par contre, notre histoire elle s’écrit là, donc c’est maintenant ». Du coup, j’ai sauté dans le train et je les ai suivies pendant deux ans.

Tu les as suivies sans arrêt pendant deux ans ?

Ce n’était pas tous les jours, mais je les ai suivies un peu partout dans leur tournée, souvent à l’étranger. Je les ai accompagnées à Oslo, à Tbilissi, puis en Ukraine où, pour la première fois, elles retournaient dans leur pays. Il y a eu également beaucoup d’endroits en France, dont leur lieu d’exil à Vire Normandie, où elles ont leur QG de survie et de résistance. C’est là qu’elles ont pu continuer à créer et à répéter, grâce à Lucie Berelowitsch, la directrice du théâtre Le Préau à l’époque, qui leur a ouvert ses portes pour organiser leur résidence artistique.
Leur spectacle Ukraine Fire existait déjà avant la guerre, mais elles l’ont remis à jour. Elles ont surtout retravaillé une direction artistique, pour ne pas proposer du folklore, mais véritablement mener une lutte politique. Il fallait créer un lien émotionnel avec les citoyens européens non-ukrainiens. Elles ont aussi réécrit un peu le spectacle avec des chansons composées dans l’urgence, en plus de celles qui existaient déjà.

Dans le film, tu mélanges plusieurs de leurs spectacles. Comment es-tu arrivé à cette forme ? Comment ça s’est passé au montage ?

Ça c’était le plus dur, parce que j’avais vraiment beaucoup de matière. J’ai tourné environ 200 heures, donc le film ne représente que 0,5% de ce que j’ai filmé. Il a fallu trier énormément. Il y avait notamment un spectacle avec un orchestre symphonique pour la clôture du IN d’Avignon, auquel j’ai dû renoncer. L’enjeu c’était de montrer un peu tout le monde, tout leur univers et dans des lieux différents pour rendre compte de leur vie. J’ai dû faire des choix sans arrêt, c’est ce qui a été le plus difficile. Le film aurait pu être plus long, mais la contrainte de France Télévisions a limité la durée à 52 minutes. Ça a été un vrai challenge.

La qualité sonore du film est remarquable et fait vraiment honneur à la musique du groupe. Comment as-tu travaillé au son ? Comment se sont passées les captations des concerts ?

J’étais vraiment seul 90 % du temps, et quelques fois j’avais un ingénieur du son avec moi. Pour les concerts, les ingénieurs du son du groupe me donnaient à chaque fois les multi-pistes en sortie de console. Ça me permettait d’avoir des enregistrements nickels pour faire honneur à la musique, ce que je ne pouvais pas faire avec un simple micro sur ma caméra. Pour ce qui est de l’image, j’ai essayé d’apporter du dynamisme même en étant seul, donc j’adoptais différents points de vue. Le but n’était pas de tout capter, mais d’obtenir des moments forts. Pour le choix des musiques, ça s’est fait en fonction de l’émotion qu’elles dégagent, qui varie beaucoup entre la mélancolie ou la rage de vaincre. Chaque musique permet de soutenir une émotion et porte les images plus que tout.

Même s’il y a évidemment des individualités très fortes, c’est avant tout un film chorale. Tu passes d’une personne à l’autre de manière très fluide et on sent qu’il y a une envie de rendre hommage au collectif, est-ce que tu peux m’en dire plus ?

C’est sûr que leur force c’est leur collectif, donc il ne fallait absolument pas que je me focalise sur un seul personnage. Mon regard se devait d’être sur cette force horizontale de la troupe. C’était très important pour moi, et pour elles aussi, que les différents portraits soient bien équilibrés. Même si Vlad, leur metteur en scène, est extrêmement important pour la troupe, il n’était pas question de lui donner plus d’importance. Personne ne devait être au centre de l’histoire. C’était avant tout l’Ukraine qui devait être mise à l’écran, ainsi que la force du collectif.
Ce qui était compliqué, c’est qu’à côté du collectif elles étaient toutes prises dans un drame très personnel. C’était un vrai défi pour moi, de réussir à connecter et à créer de l’intimité avec chacune d’entre elles. Naturellement, il y avait certaines affinités plus fortes au début, mais ça a évolué. Parfois, elles en avaient marre d’être en représentation. Après un spectacle, elles avaient juste envie de souffler, alors que c’était justement les moments qui m’intéressaient. Il a donc fallu en permanence trouver la bonne distance pour continuer d’être présent, d’avoir des confessions, des ressentis, mais sans être un poids pour elles.
Au début ça a été compliqué de trouver ma place. Puis quand elles ont vu que je n’étais pas là à faire de la figuration et que je donnais beaucoup de ma personne pour le projet en les suivant partout, les barrières sont tombées. Ça a été beaucoup plus facile ensuite avec chacune.

Que veut dire le Dakh de Dakh Daughters ?

Dakh ça veut dire toit en ukrainien. C’est le nom du théâtre que dirige Vlad à Kiev. C’est un tout petit théâtre, d’une quarantaine de places, mais qui est le laboratoire de plein d’artistes, de musiciens, de comédiens. Il y a d’abord eu le groupe DakhaBrakha qui s’est créé, et qui tourne partout dans le monde. Ils sont vraiment très forts, c’est très beau ce qu’ils font. Puis il y a eu les Dakh Daughters, entre autres. Donc ce théâtre a créé énormément de talents qui organisent la résistance ukrainienne à l’étranger, et Vlad est un peu à l’origine de tout ça.

Est-ce que tu parles Ukrainien ou avais-tu un traducteur pour t’aider au montage ?

Non, je ne parle pas ukrainien, donc le montage a été très rock ’n’ roll, parce qu’il a fallu que je comprenne tout ce qui se disait dans les plans. Je me suis servi d’outils IA qui m’ont permis d’avoir un semblant de traduction en quelques cliques. C’était il y a deux ans, donc les outils de traduction automatique n’étaient pas très fiables avec l’ukrainien. Inévitablement, il a fallu que je fasse appel ensuite à des humains pour être au clair avec le sens des discussions. Ça a donc été de l’humain et un peu de machine quand même, parce que c’était un projet assez solitaire, avec peu de moyens.
Les filles parlent toutes ukrainien, mais pas Vlad, qui est d’origine russe. C’est d’ailleurs aussi le cas de Lucie Berelowitsch qui est franco-russe. Et à chaque fois que les filles entendent du russe ça les gêne, même si elles sont habituées. En Ukraine, il y a des régions, notamment à l’Est, qui ont mis beaucoup de temps à basculer à l’ukrainien. Les grandes villes s’y sont mises plus rapidement. Ça fait trente ans que le pays a eu son indépendance, mais avant on leur interdisait de parler ukrainien. Les auteurs et les artistes se faisaient tuer, comme le dit Solomia dans le film. Les Ukrainiens ont connu ça dans leur chair pendant très longtemps et ça a eu des effets durables sur certaines générations qui ont complètement arrêté de parler la langue.

Retrouvez Nayan sur l’une de ses séances, à Ploufragan le mardi 3, à Mellionnec le mercredi 4, à Callac le jeudi 5, à Bréhat le vendredi 6 ou à Saint-Cast-le-Guildo le samedi 7.