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Un Café avec Noa Roquet réalisatrice de "Nous enfuir sur un char ailé"

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A l’occasion de la programmation du court-métrage documentaire « Nous enfuir sur un char ailé » lors de la troisième édition du festival Prendre Place à Mellionnec, nous avons pu échanger avec sa réalisatrice. Noa Roquet a pu nous raconter son processus de création pour ce film d’archives, qui raconte la double-journée des femmes travaillant à l’usine à Genève dans les années 70.

Bonjour Noa Roquet, et merci de prendre le temps de répondre à nos questions. Pour commencer, pourriez-vous nous raconter d’où vous est venue cette idée de film d’archives ?

C’était dans le cadre d’un atelier à La HEAD (Haute école d’art et de Design de Genève), l’école ou j’ai étudié le cinéma. On nous demandé de revenir sur l’histoire ouvrière qui a marqué le quartier dans lequel l’école a été construite. On a pu avoir accès aux accès aux archives de la RTS (Radio Télévision Suisse), et j’ai commencé à chercher des choses qui me parlaient dans ces archives.

Et en naviguant dans ces vidéos, je me suis vite rendue compte qu’il y avait très peu d’images de femmes travaillant à l’usine. Dans un premier temps je n’ai trouvé que deux émissions, dans lesquelles il n’y avait que des entretiens avec des femmes ouvrières chez elles. Ce sont des images que j’ai fait apparaître dans le film.

Et finalement, au fur et à mesure, en cherchant beaucoup dans les archives, et en rentrant différents mots clés, j’ai fini par trouver des images de femmes à l’usine. On peut avoir l’impression en le regardant qu’il y en a beaucoup, mais en fait il y en a très très peu, alors que je sais qu’il y avait beaucoup de femmes ouvrières qui travaillaient dans les usines à ce moment là. De ce que j’en ai compris, c’est notamment parce que lorsque les journalistes demandaient à tourner des images, les patrons refusaient que des caméras viennent filmer les femmes dans les usines.

Ce que j’ai pu percevoir à travers les archives, c’est que les femmes avaient des conditions de travail beaucoup moins bonnes que celles des hommes. Par ailleurs, c’était toujours les femmes qui partaient en premier lors de vagues de licenciements. Elles avaient des statuts beaucoup plus précaires, des salaires plus bas. Donc je pense qu’il y avait sûrement un refus que ces images sortent dans la presse.

J’ai finalement utilisé toutes les images que j’ai fini par trouver, parce que je trouvais important qu’il y ait un film qui regroupe et montre ces images.

La voix-off qui accompagne ces images d’archives semble être tiré d’un journal intime. Pourriez-vous nous en dire plus sur son écriture, et sur vos inspirations ?

L’idée de la voix off au début c’était de reprendre l’histoire de Médée, cette mère infanticide. C’était notamment après être tombée sur un reportage où l’on entend l’histoire d’une femme qui a tué son enfant, poussée par la misère sociale. J’ai d’ailleurs gardé un extrait de cette émission dans le film, lors de la séquence où l’on voit une femme qui écoute la radio. Je trouvais qu’elle donnait une idée de la misère dans laquelle certaines femmes pouvaient se trouver. C’est de là que j’ai pensé à l’histoire de Médée, et aussi parce que j’avais lu une réécriture féministe du mythe de Médée par Christa Wolf qui m’avait inspirée. Même si ça n’est pas restée finalement, ça a quand même guidé le début de mon écriture.

J’ai beaucoup consulté un journal militant, qui était édité par des femmes à Genève dans les années 1970 qui s’appelle l’Insoumise, dans lequel beaucoup de femmes ouvrières ou non prenaient la parole. J’ai également puisé dans de nombreux journaux de l’époque. J’ai aussi lu beaucoup de romans qui parlent du monde ouvrier de ces années là, notamment l’Amie Prodigieuse d’Elena Ferrante, et D’Acier de Silvia Aallone. J’ai fini par réunir un corpus de nombreux textes, et c’est vraiment à partir cette matière et de l’idée de les faire dialoguer avec les images que j’avais trouvé que j’ai écrit la voix off, avec l’aide d’une amie écrivaine Laure Federiconi.

À la fin du film, un mouvement social de femmes est mentionné. Faisiez-vous référence à un mouvement particulier ?

Non, le mouvement qui est mentionné ne fait pas forcément référence à mouvement historique particulier. C’est seulement qu’en lisant les journaux de l’époque, j’ai ressenti une forme de un mouvement un peu général de cette époque là. A un moment dans le film, on entend beaucoup de villes qui sont mentionnées, et ça ça fait référence à des vrais grèves, mouvements sociaux qui ont eu lieu. Mais c’était une dynamique général de cette époque à laquelle je faisais référence.

Par ailleurs, l’idée de faire groupe, de la sororité, de cette sorte d’émulation collective, je l’ai un peu imaginé, ou en tout cas tiré de ce que j’ai pu voir ou lire comme quelque chose qui faisait sens. Ces femmes qui se retrouvent, qui chantent ensemble … C’est comme ça que je me suis figuré cette époque particulière.

Lors du générique de fin, on entend un débat entre ce qu’on imagine être vous et la personne derrière la voix-off, sur une phrase du film : « Je t’ai enfanté comme un miracle, et je te découvre aliénation ». Pouvez-vous nous en dire plus sur la teneur de cette discussion ?

Oui bien sûr. La personne qui a fait la voix c’est ma mère, et c’est vrai que ça n’est pas non plus anodin que je lui ai demandé de faire ça. Lorsque l’on enregistrait, je laissais parfois le micro ouvert entre les captations, et je ne sais plus exactement ce qui s’est passé, si j’avais peut-être juste barré la phrase ou quelque chose comme ça, mais elle l’a lu et l’à trouvée pertinente. Moi je l’avais retiré parce que je la trouvait trop difficile, trop dure, mais quand elle l’a vu, elle m’a dit que c’était vrai, que d’avoir des enfants c’était vraiment une forme d’aliénation. Et j’ai trouvé ça intéressant qu’elle me dise ça, surtout à moi, et que ça reflétait aussi peut-être des questions contemporaines sur la parentalité, la maternité. J’essaie toujours de faire le lien entre les questionnements du passé et les problématiques contemporaines présent dans ce que je produis.

Propos recueillis par Callisté Boissau Massoni, le vendredi 30 janvier 2026

Noa Roquet est née en 2000 à Strasbourg, en France. Après avoir obtenu un bachelor à la HEAD-Genève en 2023, avec une spécialisation en montage, elle travaille principalement comme monteuse et assistante monteuse tout en développant ses propres projets. Son intérêt pour le langage visuel et le cinéma l’a amenée à explorer diverses formes, du film expérimental au court métrage de fiction, en passant par des projets hybrides qui interrogent les frontières entre mise en scène et réalité.
Elle a travaillé au montage de Amores Hallaras de Saro Vallejo (Festival 7ème lune, 2024), Pies Al Reves d’Elodie Arpa (Festival du film de Soleure, 2026), Fenni in Wonderland de Fei Fan (Festival du film de Soleure 2025, Festival international du court métrage de Winterthur 2025), et Là où persiste la flamme de Dario Willommet, où elle a affiné ses recherches sur le rythme, la construction narrative et la nature organique des choix esthétiques.