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Un café avec Béatrice Camurat-Jaud Réalisatrice du film Grande-Synthe

Durant une quinzaine de jours, Béatrice Camurat-Jaud a posé ses valises en Côtes d’Armor afin d’accompagner pas moins de 10 séances de son film "Grande-Synthe" aux quatre coins du département. Nous l’avons rencontrée lors de sa première projection au cinéma le Rochonen de Quintin.

Maxime Moriceau : Comment qualifierais-tu ton parcours ?

Béatrice Camurat-Jaud : Atypique et logique à la fois. En fait, j’ai toujours tiré le fil des choses qui m’arrivaient. J’ai grandi dans un milieu artistique et très tôt, ma mère m’a demandé si je voulais prendre des cours de danse. À 8 ans, j’ai été admise à l’école de danse de l’Opéra de Paris. Être « petit rat » m’a appris la discipline mais malgré cela j’ai toujours eu au fond de moi une part de rêve, un imaginaire parfois trop puissant. C’est de l’or quand on aborde la création. Toucher les gens avec ce qu’on produit, les émouvoir, leur offrir des moments d’évasion a toujours été mon moteur. J’ai été remerciée de cette grande école à 12 ans car je grandissais trop vite. Je ne « semblais pas être faite pour la danse classique ». Après un passage au Conservatoire National de Paris, j’ai intégré le Ballet Théâtre Joseph Russillo. En pleine adolescence, j’ai la chance, le privilège de travailler, créer et voyager avec cette compagnie. Se produire en URSS, Syrie, Iran et tant d’autres tournées incroyables mais aussi dans de grands théâtres parisiens c’était un cadeau absolu. C’était à la fois découvrir le monde, vivre ses grandes transformations et participer en même temps à un travail de compagnie. Exceptionnel et très formateur puisque je suis passée du stade de stagiaire à soliste à l’âge de 19 ans. J’ai voulu alors m’exprimer par la parole. J’ai suivi une formation avec Blanche Salant. Je suis devenue comédienne. Le cinéma et le théâtre m’ont offerts du travail mais cette période ne me rendait pas vraiment heureuse. C’était souvent des rôles de faire valoir pour des stars masculines. J’ai donc quitté ce métier sans regret pour me lancer dans la production. Mon expérience des tournages m’avait appris les techniques de cinéma. J’ai essentiellement travaillé à produire des films documentaires. L’économie très serrée de ces productions oblige à tout savoir faire. De la recherche de financement au rendu des comptes, du repérage au plan de travail, du choix de l’équipe au matériel utilisé, du suivi de toute la post production au troisième œil vigilant lors du montage, le travail du producteur de documentaires est de toutes les étapes. Il consiste à se mettre au service de la réalisation d’un film pour que le film soit à l’image de ce que le réalisateur imagine. A 58 ans, je connaissais tous ces métiers, sauf le cadrage et la prise de son même si j’ai tourné une partie des images de mon premier film, Grande-Synthe.

Maxime : Comment as-tu rencontré la ville ?

Béatrice : J’accompagnais le film « Libres » que j’avais produit, réalisé par Jean-Paul Jaud en 2015. J’arrive à Grande-Synthe. Sur ce territoire : 15 usines « SEVESO seuil haut » , la centrale nucléaire de Graveline et ses 6 réacteurs et au milieu de tout cela, un terminal méthanier. Bref, je me demande, comment fait-on pour vivre ici ? L’air y est hautement pollué par la chimie et l’acier et les risques d’accident sont sournoisement omniprésents. J’arrive dans la salle de cinéma qui est pleine d’un public très sensible à l’écologie, très informé, et la séance se passe dans une ambiance drôle, respectueuse et joyeuse. Je rentre le soir vers Dunkerque et j’ai cette vision dantesque des usines la nuit. C’est diaboliquement cinématographique, abominablement beau. Je rentre chez moi. Les informations nous apprennent alors que le nombre de réfugiés à Grande-Synthe passe de 25 à 2 500. Je sais alors qu’il y a tout sur ce territoire pour réaliser un film. Je sens que cette ville et ses habitants concentrent tout ce qui me préoccupe, me bouleverse et m’enthousiasme.

Maxime : Quelle a été ta méthode de repérage ?

Béatrice : J’ai commencé par appréhender la ville géographiquement. Je me suis ensuite rapprochée des gens par le biais des associations. Je suis devenue aussi bénévole sur le Camp de la Linière. J’ai participé et ainsi compris le résultat d’une politique bienveillante et respectueuse de ses habitants qui eux-mêmes rayonnent de ce qu’ils reçoivent. Grande-Synthe, c’est une belle histoire pleine de contradictions : on y trouve le pire du consumérisme avec l’omniprésence de ces usines et en même temps le meilleur exemple de ce que l’homme est amené à réaliser pour un monde en pleine transition écologique. C’est la ville du paradoxe à l’image des temps que nous vivons. J’avais compris la ville mais il me fallait la voix du maire, Damien Carême pour me la raconter. Je lui ai expliqué mon projet de film dès notre première rencontre et il m’a dit « faites ce que vous voulez ! ». Je crois même qu’il m’a tout de suite tutoyé. Je n’avais pas envie de faire un film positiviste ni anxiogène mais réaliste. Les problèmes que j’aborde sont ceux auxquels il va nous falloir faire face. Ce qui nous attend n’est pas une partie de rigolade et je pense que les gens ont moins besoin de rêver que de savoir réellement ce qui nous attend, pour pouvoir rêver.

Maxime : Avec toutes les thématiques qu’aborde ton film, n’as-tu pas été tentée de n’en garder qu’une ?

Béatrice : Comme je viens de vous le dire, j’ai commencé le travail géographiquement en découvrant la ville zone après zone et ça se retrouve dans le film. Ce n’était pas un travail journalistique mais plutôt un fil continu entre ce que je voyais, ce que j’entendais et ce que je découvrais. J’ai construit le film comme un puzzle à partir d’interviews, des textes écrits avec les comédiens que j’ai voulu faire intervenir comme un chœur antique. Ils me permettaient de parler de culture, d’économie, d’écologie, de social, de questions migratoires… Ensuite, ce sont des choix de montage. Certains ordres de montage pré établis étaient impossibles et j’ai dû retirer des scènes bien-sûr.

Maxime : Comment as-tu organisé ton tournage ? Quels ont-été tes choix ?

Béatrice : Je suis là pour mettre de la dynamique. Il nous faut bousculer le genre. On ne va pas regarder indéfiniment les mêmes films documentaires. J’ai mis ma créativité au service du film. Le dispositif de l’interview n’est pas dans mon vocabulaire. Le fait de placer la caméra dans un lieu autre qu’un studio, un fond neutre, ça crée de l’émotion, ça raconte, ça vibre derrière celle ou celui qui parle. Ce dispositif est parfait lorsque vous donnez la parole à un spécialiste dont seuls les propos vous intéressent. Certes, cela aurait pris moins de temps et coûté moins cher de poser la caméra dans le bureau de Damien Carême mais le rendu aurait été plus conventionnel, moins cinématographique. Lorsque Damien Carême me parle alors que nous nous trouvons dans le bois qu’à planté son père pour redonner de la dignité et du bien-être aux habitants de cette ville dans les années 70, il est touché par ce qui l’entoure et nous le voyons, nous le ressentons à l’image. Avec les comédiens, on a passé une dizaine de jours à tourner. Nous avons ensemble arpenté la ville. Je voulais par leurs déplacements qu’ils soient nos guident. Nous avons également travaillé autour du jeu. Il fallait créer le moment pour qu’ils soient tous dedans. Normal. J’étais accompagnée d’un chef opérateur, de son assistant et d’un ingénieur du son pour ces scènes-là. Le reste, je l’ai tourné seule.

Maxime : Qu’as-tu ressenti derrière la caméra ?

Béatrice : Deux façons de travailler pour moi. La première quand j’étais seule et donc en prise directe avec ce qui se passe devant moi avec les acteurs de la vraie vie. Ton œil, ton cerveau se transforme pour imaginer en direct les plans. Tu vois en termes de plan, d’axe et de montage. C’est presque instinctif. Je pense que cela s’apparente à de l’improvisation musicale qui repose sur une technique très solide et qui laisse la créativité s’épanouir. Il faut être à l’affut de tout ce qui se passe sans pour autant gêner ce qui peut arriver. C’est très physique et tu ressors de là avec un sacré mal de dos ! La seconde façon de travailler, c’est avec les jeunes acteurs du film. Tout avait été très préparé en amont, tout était écrit, dessiné même. J’avais photographié les axes de caméra pendant les repérages. J’ai alors remis ma casquette de productrice. Il m’a paru obligatoire de rassurer mon équipe car c’était mon premier film en tant que réalisatrice. Je suis donc allée avec la petite équipe technique sur tous les lieux de tournage pour leur faire découvrir le territoire et les rassurer sur mes intentions de tournage.

Maxime : As-tu des envies, des idées pour un second film ?

Béatrice : Je me pose la question de qu’est-ce qu’on doit montrer ? De quoi avons-nous besoin aujourd’hui ? Emmaüs m’intéresse beaucoup. Je suis à la fois réalisatrice et productrice, c’est parfois difficile à tenir mais ces questions me donnent la force de me battre, me donnent la nécessité de faire. Je pense que les films militants sont à faire parce qu’on n’a pas le choix mais en terme de production, ce n’est absolument pas ce qu’il faudrait faire ! Le travail d’accompagnement qu’on fait sur le terrain est aussi important que le film. Quand j’entends des spectateurs me dire « merci de nous avoir donné de l’air, ça nous donne envie de parler », c’est très encourageant. L’outil cinéma est au service de mon engagement humaniste.