Pause doc

Un café avec Bruno Romy et Oona Spengler cinéastes

Depuis le début de l’année, Bruno Romy et Oona Spengler ont entamé la mise en œuvre d’un atelier cinéma avec les élèves de la classe ULIS du lycée Paul Sérusier à Carhaix. C’est à l’occasion d’une sortie de classe à la Vallée des Saints que les deux cinéastes se sont exprimés à propos de leur travail d’éducation à l’image et du projet de film qui en découlera.

Jean-Baptiste Delgrange : Pouvez-vous nous présenter le projet d’atelier auquel vous participez en partenariat avec le lycée Paul Sérusier ?

Bruno Romy : Ty Films m’a appelé il y a à peu près 1 an. Ils m’ont proposé de faire un atelier sur 2 ans avec une classe ULIS dans un lycée professionnel. Leur idée, c’était de faire à la fois un atelier et un film avec les élèves, sans plus de précision. Alors, j’ai dit oui parce que j’ai l’habitude de bosser avec des enfants mais je n’avais encore jamais bossé avec des ULIS, avec des gamins reconnus avec un handicap mental. J’ai donc commencé en janvier de cette année, et je suis venu pendant 5 semaines étalées sur 5 mois.
Je suis accompagné par Oona. On travaille tous les deux sur cet atelier. Quand je suis arrivé, on ne se connaissait pas, on ne connaissait pas les gamins, bref, on ne connaissait rien et on est arrivé comme ça, sans projet bien défini, à part l’idée de faire un film. On s’est donc retrouvé avec 10 gamins sympas et la première idée qu’on a eu avec Oona, instinctivement, c’était de leur donner des caméras et qu’ils filment quelque chose qu’ils aient aimée. Parce que mon truc, après je ne sais pas si c’est vrai, mais mon truc c’est de penser que l’on filme mieux ce qu’on aime ; surtout quand on ne sait pas filmer, qu’on n’a pas appris à filmer. Dans ce genre de cas, je pense que la technique de filmage vient toute seule, de manière instinctive. Donc on cherche à provoquer cet instinct de filmage chez les enfants qui ne sont d’ailleurs plus vraiment des enfants, ils ont quand même entre 15 et 20 ans...

Oona Spengler :
L’idée de Bruno c’était : « je m’en fous s’ils cadrent mal, je m’en fous si ça bouge, je m’en fous si ce n’est pas très cohérent d’un point de vue esthétique. Je veux que ce qu’on voit, ce soient eux et leur démarche, que ce soient eux qui choisissent leurs sujets ». Ils sont libres, ils font ce qu’ils veulent. Ensuite, on regarde ensemble les rushes et à partir de ce qu’ils ont fait, on peut les diriger vers des pistes d’amélioration.

BR : Et parallèlement à ça, on a fait une ou deux séances où c’est plutôt Oona et moi qui filmions. On les emmène en sortie scolaire et là, on fait des plans plutôt burlesques et muets. Nous avons donc été au bord d’un lac et aujourd’hui à la Vallée des Saints. A ça, s’ajoutent des interviews des enfants que nous avons réalisées au début et à la fin du cycle pour voir l’évolution qui s’est opérée sur l’année.

JBD : Avez-vous une idée de ce à quoi ressemblera le film ?

BR : Ah absolument pas ! Je ne sais même pas s’il y aura un film... Enfin, il y a film et film... Pour eux, c’est sûr qu’on va faire un truc... Un montage... C’est leur film !

OS : Si on utilisait la matière qu’on a maintenant, il y aurait des images des élèves, des images de Bruno et moi et des images faites tous ensemble. Certaines seraient même susceptibles de rappeler les films de Bruno avec des plans symétriques, posés comme dans ses films très burlesques. D’autres plans sont faits complètement à l’arrache par les jeunes. Je pense donc qu’il y aura un dialogue entre ces deux régimes d’images. Mais je ne peux vraiment rien en dire de manière certaine. Je pense qu’on va confirmer ça l’année prochaine. Cette année, on a glané plein de choses pour que les enfants créent des portraits de leur univers.

BR : Après, est-ce que ce film sera visible par d’autres gens ? Ca, je n’en sais fichtrement rien et pour l’instant, ce n’est pas mon problème. Avec Oona, notre problème, c’est de faire plus un travail d’éducateur que de filmeur.

JBD : Alors, justement, puisque tu parles d’éducation, il y a tout un volet « éducation à l’image », vous montrez aussi des films aux élèves il me semble...

BR : Oui, l’objectif premier c’est tout simplement qu’ils voient des films parce que la plupart d’entre eux n’en regardent pas. Je leur ai donc montré mes films (Rires). Ils ont vu d’abord mes quatre longs-métrages. Après, ils ont vu Les lumières de la ville de Chaplin parce qu’au départ, il y avait l’idée de les faire bosser dessus, d’en faire un remake mais ça n’a pas marché, c’était trop compliqué. Et puis, je leur ai montré un film américain des années 50, Le petit fugitif. C’est tout ce qu’ils ont vu et puis Quand j’avais six ans, j’ai tué un dragon (1er long-métrage documentaire de Bruno Romy - ndlr). On a commencé par ça. Et alors, c’était génial parce qu’ils n’ont pas l’habitude de voir ce genre de films, mais ils sont à fond ! Ils n’ont pas de filtre. C’est un peu démago de dire ça mais j’ai souvent l’impression qu’ils comprennent mieux mes films que d’autres gens malgré leur aspect burlesque très spécial.

OR : Ils ont une autre manière de voir les choses que les autres jeunes. Ils ont une plus grande spontanéité peut-être, une plus grande naïveté et donc le groupe avance beaucoup plus vite que des ados de leur âge qui auraient plus de réticence à avancer.

JBD : Qu’est-ce que cette expérience vous apporte en tant que réalisateurs ?

OS : En premier lieu, j’adore travailler avec les jeunes, parce que je trouve qu’on apprend toujours beaucoup de choses venant d’eux. Je donne toujours cet exemple : nous, on leur inculque des trucs du genre si vous filmez avec vos téléphones portables, n’oubliez pas de vous mettre en mode paysage, horizontal.
Et un jour, un jeune m’a dit : « Mais pourquoi ? Je peux filmer en vertical si je veux ».
Et je lui ai répondu : « Ben non, c’est en horizontal ».
Et lui m’a rétorqué : « Mais pourquoi ? ».
Et moi : « Ben euh... » (Rires).
Ca m’a remise immédiatement en question. Il a raison. Pourquoi en fait, faut-il absolument filmer en horizontal ? On n’est pas obligé. Après tout, s’ils le veulent, ils peuvent filmer en vertical mais il faut qu’ils aient conscience que ça va forcément déstabiliser le spectateur. C’est pour ça que j’adore bosser avec les jeunes : ils sont de la génération Youtube. Dans leur cas, tout le monde sait filmer, tout le monde sait monter, tout le monde a déjà publié un truc sur internet. Contrairement à notre génération où on devait tout apprendre de zéro, eux, ils ont les outils, ce qui fait qu’il y a un vrai dialogue avec eux.

BR : Oui... C’est la vie... Ce sont des rencontres humaines... Après, que ça me fasse avancer sur le plan cinématographique, je ne crois pas... C’est ma vie qui avance. J’ai rencontré dix gamins, j’ai rencontré Oona, j’ai rencontré deux adultes qui s’occupent des gamins. Je considère plus ça comme la vie, quoi...

Jean-Baptiste Delgrange, 5/05/2018