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Un café avec Christophe Cognet réalisateur

Venu à Mellionnec pour accompagner un projet de film dans le cadre des résidences d’écriture de Ty Films, Christophe Cognet, auteur-réalisateur, a accepté de nous parler de ses projets, de son approche de l’écriture et de son travail d’accompagnement.

Jean-Baptiste Delgrange : Peux-tu nous raconter en deux mots le projet sur lequel tu travailles actuellement ?

Christophe Cognet : Il s’agit d’un film sur les photographies qui ont été faites clandestinement par des déportés dans les camps nazis. Il y aura un livre et un film... un documentaire sur cette question qui est en lien avec une démarche que je mène depuis disons, quinze ans maintenant : la question du rapport entre l’image et l’horreur, les camps, la guerre, que j’ai déclinée sur plusieurs films. Ça va être le quatrième film sur cette question.

JBD : Peux-tu nous dire ce qui est à l’origine de ce projet au long cours ?

C.C : Dans ce genre de cas, il y a plusieurs origines... Je l’ai un peu dit déjà mais... Je fais partie de cette génération à qui on a montré Nuit et brouillard en classe. C’était en 5ème. C’est un film qui m’a marqué... qui m’a plus que marqué, qui m’a sidéré. A l’époque, je ne connaissais ni les camps, ni la SHOAH (enfin ce qu’on appelait pas encore la SHOAH à l’époque), ni l’Holocauste, ni le cinéma et j’ai senti quelque chose qui se jouait dans ce film justement entre le cinéma et les images d’archives et les travellings faits dans les années 50 par Alain Resnais... Enfin, voilà, il y a quelque chose qui s’est joué pour moi, qui s’est noué et j’ai pris, je pense, une sorte de rendez-vous à l’époque avec ces questions – mais que j’ai évacuées, je n’ai pas été obnubilé par ça toute ma jeunesse. Et puis l’occasion s’est présentée par la rencontre beaucoup plus tard avec un peintre qui s’appelle Boris Taslitzky qui était un déporté communiste, résistant, dans le camp de Buchenwald. J’ai commencé à reconnecter cette question qui m’avait été posée quand j’étais enfant, que je n’avais pas comprise et qui est le rapport entre les images et les camps car Boris avait fait une œuvre clandestine à Buchenwald. Voilà, donc j’ai fait un portrait de Boris au début des années 2000. Puis un film en amenant un autre, j’ai voulu faire ensuite un film sur les autres peintres qui étaient dans le camp de Buchenwald. Ce qui a donné lieu à un premier opus qui s’appelle Quand nos yeux sont fermés. Le titre vient d’un poème d’Aragon qui était un des mentors de Boris. Puis après ce film, j’ai fait un film plus large sur les artistes déportés dans les camps nazis, sur leur œuvre, sur les dessins clandestins. Le film s’appelle Parce que j’étais peintre et il est sorti en 2014 dans les « meilleures » salles de cinéma (rires). Et à partir de ce travail, d’une certaine façon pour boucler la boucle, il y a ce nouveau film – je tiens à penser à l’heure actuelle que ce sera le dernier sur ces questions –, il s’appelle pour l’instant A pas aveugles, parce que je me suis rendu compte que la plupart de ces photos n’avaient pas été regardées par les gens qui les ont faites. Par exemple, l’appareil d’un photographe qui était à Buchenwald, Georges Angeli, était caché contre son ventre, dans des journaux. Donc il n’a pas regardé les photos qu’il a prises. D’autres photos aussi, parmi les plus célèbres, celles qui ont été faites à Birkenau par un groupe de membres des commandos spéciaux des chambres à gaz, une ou deux ont été faites sans être visées d’après ce qu’on en a compris. Voilà, donc ce film sera pour le cinéma mais je ne sais pas quand il sortira, parce qu’on sait quand on commence et on ne sait jamais quand on finit. Mais je n’ai pas fait que ça. J’ai aussi fait des films sur d’autres sujets. Il y a quand même une sorte de constante qui est le rapport à l’image, le rapport à la création, peu ou prou dans ce que je fais.

JBD : Lors d’une projection récente chez Ty Films, tu as déclaré « il faut se méfier de la fascination pour les ruines ». Cette observation reflèterait-elle une éthique que tu t’efforces de respecter dans ton propre travail ?

C.C : Il faut se garder de toute fascination, et de la sidération. On n’est pas là pour chercher ça quand on fait des films. Je pense qu’on est plutôt là pour déplier les choses, pour les comprendre. En ce qui concerne les ruines en particulier, il y a une sorte de mélancolie de la ruine qui est issue de tout un pan de la peinture. Il y a presque une mystique, une poétique de la ruine en tant que telle dont il faut se méfier. Mais ça n’a pas de rapport précisément avec ce que je fais si ce n’est que quand je vais filmer dans des sites des anciens camps, j’essaie de me garder de toute tentation nostalgico- poético- mystico- mélancolico quelque chose... Parce que ce sont des lieux de douleurs, des lieux de morts, ce sont des cimetières mais des cimetières encore en souffrance. Et dans ces cas la recherche de la « joliesse », la recherche de ce genre de choses ne peuvent que poser un voile encore plus grand entre nous et ce qui s’est passé là-bas. Et faire des films, c’est peut-être chercher justement à lever les voiles ou à matérialiser les voiles quand on ne voit pas qu’il y a des voiles. Enfin, c’est un rapport comme ça, sensible et palpitant avec le visible, les notions de visible et d’invisible. Et la fascination des ruines peut nous empêcher de regarder ce qui fut... Et de le penser...

JBD : Quelles-sont les principales difficultés que tu affrontes généralement au moment de l’écriture ?

C.C : Les difficultés de l’écriture, quand on écrit pour faire des films, elles sont liées au fait que justement l’écriture n’est pas le but et c’est très compliqué de faire quelque chose pour avoir le droit de faire autre chose. Un peintre, quand il peint, il peint. Alors maintenant, dans l’art contemporain, il y a des installations, il y a des œuvres qui demandent des financements, ce qui fait que les artistes sont obligés de passer par une phase d’explicitation de ce qu’ils veulent faire pour trouver les financements, exactement comme nous ce qu’ont fait, comme les réalisateurs, les cinéastes. Un écrivain, quand il écrit, il écrit, il n’a pas besoin de faire un film pour dire qu’il veut faire un roman. Il fait un roman directement. Nous, on est obligé de passer par cette phase d’écriture pour dire pourquoi il faut nous financer pour faire les films parce que tout ça, ça coûte cher. Et comme l’écriture n’est pas une fin en soi, il ne faut pas que les choses soient résolues à la fin de l’écriture parce que alors ça ne sert à rien de faire le film. Je fais partie des gens qui pensent qu’il y a une pensée spécifique du cinéma qui s’exerce « en » cinéma et que penser en cinéma n’est pas traduisible en d’autres pensées. Penser en peinture, penser en musique, penser en littérature, à chaque fois c’est autre chose. Et chaque domaine a ses pensées propres qui ne sont pas traduisibles dans les autres, dont les autres peuvent rendre compte mais à leur façon. On peut penser le cinéma en écriture, mais ce n’est pas le tout du cinéma qu’on va penser en écriture. Donc la principale difficulté pour moi, elle vient de là – passées les premières difficultés qui viennent quand on commence : l’angoisse de la page blanche que tout le monde a, comment s’exprimer... Mais avec l’expérience et un peu de pratique, on arrive assez facilement à passer outre.

JBD : Tu es en ce moment à Mellionnec pour accompagner l’écriture du nouveau projet de Nathalie Marcault. Quels principaux bénéfices retiens-tu de cette rencontre pour ta propre pratique de l’écriture ?

C.C : C’est un peu tôt pour le dire parce qu’on en est au milieu donc je ne peux pas y répondre pour l’instant... C’est un projet un peu d’autofiction et moi, je n’ai jamais fait ça. Ça interroge forcément sur ce genre en fait... Car c’est quasiment un genre au cinéma qui excède d’ailleurs le documentaire. Après, bon... je peux dire des généralités du style : c’est toujours intéressant d’accompagner les autres au cœur des premiers moments, même si Nathalie, ça fait longtemps qu’elle travaille sur son film. Mais comme c’est encore à l’écriture des premiers moments, ça fait toujours écho avec des difficultés qu’on a et, quand on accompagne quelqu’un, les réponses que lui peut apporter à ses difficultés peuvent nous nourrir... Pour l’instant je n’ai pas d’exemple précis puisque je n’ai pas encore fait le bilan de ce qu’on a fait... J’essaie de ne pas tellement penser, j’essaie de ne pas faire un méta discours à chaque fois que je fais quelque chose en fait... Quand je fais un film, je fais un film. Je ne réfléchis pas sur ma façon de faire des films. Donc là comme on est dans l’accompagnement de l’écriture, j’essaie d’être le plus à l’écoute et le plus efficace possible pour pousser le travail jusqu’à y compris des endroits qui peuvent être douloureux. Alors, il faut toujours pousser... Pousser les questions jusqu’à leur ultime point de rupture en fait. Mais ce n’est pas spécifique à cette expérience là.

Jean-Baptiste Delgrange, le 15/05/2018