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Un café avec Clara-Luce Pueyo réalisatrice en résidence

« Le documentaire à la première personne ? Un documentaire comme les autres. »

Actuellement en résidence d’écriture pour quatre semaines dans les locaux de Ty Films, Clara-Luce Pueyo développe un projet de film documentaire à la première personne, qui questionne la relation père-enfants. Bien qu’au contact de sa propre famille, et puisant dans le vif de son histoire personnelle, elle compte affirmer sa place d’auteure et de personnage du film, avec maîtrise.

Clara-Luce est une jeune réalisatrice de 28 ans qui, comme une dizaine d’autres professionnels du cinéma, a choisi de s’installer à Mellionnec. Une décision prise il y a quatre ans, qui n’est pas étrangère à la présence de l’association Ty Films sur le territoire.

Depuis son arrivée, Clara-Luce porte son projet documentaire sur ses épaules de femme mais aussi d’enfant ; car c’est sur la relation au père, et plus largement sur le tissage des liens familiaux dans lequel la réalisatrice se sent retenue, qu’elle entend faire film. Désir cathartique auto-centré ? Pas de l’avis du producteur qui a choisi de l’accompagner, ni des commissions d’aides à l’écriture du département et de la région qui ont soutenu son projet. La réalisatrice les a convaincus que son projet de film répondait avec la rigueur requise aux exigences esthétiques et narratives du genre.

Là rien d’étonnant, car on a beau questionner la cinéaste sur ce qui fait la particularité d’un film sur sa propre famille, sur les enjeux spécifiques à ce cinéma de l’intime, Clara-Luce reste inflexible. Pour elle, il n’y a rien dans ce cinéma-là qui le distingue des autres, pas même la dimension affective. Elle défend l’idée que les films d’auteur induisent toujours une implication très forte des réalisateurs, une prise de risque, des questionnements éthiques liés à l’exposition de leurs personnages. Il y a une empathie nécessaire pour ceux que l’on filme, mais des affects qu’il faut tenir à la juste distance. Elle parle d’une exigence d’artisan qui travaille avec un matériau vivant.

Et justement, ce que Clara-Luce apprécie dans cette résidence de quatre semaines dans les locaux de Ty Films, c’est qu’elle y apprend à devenir un bon artisan. Au contact de Gaëlle Douel, la réalisatrice et scénariste qui l’accompagne, elle cherche à mieux délimiter son histoire, à retranscrire ses émotions pour les rendre partageables.

Clara-Luce aime filmer ses proches, les gens qu’elle aime, c’est une manière pour elle de les observer. C’est « un plaisir primitif » qu’elle entend dépasser pour bâtir un récit autour du conditionnement familial, dont la réalisatrice parle comme d’une « malédiction ». Un des enjeux du film sera de parvenir à faire résonner ce qu’il y a de partageable dans sa propre histoire, singulière.

Pour y parvenir, elle entend assumer son « je ». Autrement dit sa place de réalisatrice et de personnage du film. Elle est convaincue que ce n’est pas en s’effaçant que l’on parvient à toucher le public, mais au contraire en y affirmant une position, une esthétique, et une manière de raconter propres. Les films qui l’ont touchée ont cette veine là, comme « À la gauche du père » de Nathalie Marcault, où la réalisatrice court après le fantôme de son père, mort des suites de son alcoolisme.

Dans le film de Clara, il s’agira davantage de rompre la malédiction de l’abandon, qui comme un gêne dont elle se sent porteuse, la menace. Son père, ancien grand reporter, a fait d’elle sa favorite, au détriment de ses frères et sœurs. Il les a sacrifiés à ses priorités : son travail, et Clara-Luce. Cette proximité fait d’elle l’héritière héréditaire et coupable du gêne. Comment ne pas craindre et désirer tout à la fois d’être abandonnée à son tour ? Comment aimer et devenir mère dans ces conditions ? Des questionnements qui font l’urgence de ce travail de dés-ensorcellement, dont les objets magiques sont disséminés dans les archives familiales et dans les mémoires, et dont l’outil incantatoire n’est autre que le cinéma documentaire.

Yves Mimaut 25/10/2015