Rencontre dans le cadre du festival Prendre Soin, 2026
Bonjour Florine ! On se rencontre aujourd’hui pour parler de ton film « Quand je vous caresse ». C’est un court-métrage qui raconte le quotidien de ton amie Elsa, aide-soignante à domicile. Pour commencer, est-ce que tu peux me dire comment tu as été amenée à faire ce film ?
Le projet a vraiment commencé avec Elsa. Ce qui est amusant, c’est que nous étions ensemble à l’option cinéma du lycée Frédéric Mistral d’Avignon. Ensuite on s’est complètement perdues de vue, et quand je suis revenue vivre à Avignon, il se trouve que nos filles étaient dans la même crèche et s’est comme ça qu’on s’est retrouvées, par le hasard de la vie. Et c’est en prenant le café un jour qu’elle a posé sur la table... un manuscrit, et qu’elle m’a dit « Voilà, j’ai écrit ça. Toi qui fais des films lis-le, et si ça t’inspire, on en reparle ». C’était un texte qu’elle avait écrit suite à ses 7-8 ans de travail en tant qu’aide-soignante à domicile. Elle a eu besoin de déposer, de parler de toutes les personnes qu’elle a croisées. Tout écrire, tout raconter. Ce qui était difficile dans son métier, mais aussi ce qui l’a touchée. Et c’est comme ça qu’elle a produit comme ça un texte hyper spontané. Je crois qu’elle ne l’avait jamais réellement repris ou corrigé. En tout cas, au moment où je le lis, c’est vraiment une espèce de... d’effet portrait, brut, spontané et ça me touche énormément. Elle raconte tout avec une honnêteté folle, et elle associe à son témoignage toutes les sensations, les odeurs, tout le rapport organique à son métier. À ce moment-là, je sors de quelques années où j’ai vu filmer la fin de vie de mes grands-parents. Et donc quand je lis ce texte, ça me percute aussi extrêmement fort parce que je filme encore ma grand-mère qui est toute seule suite au décès de mon grand-père. J’ai beaucoup filmé ces ambiances de maison au ralenti, tout en essayant de prendre soin d’eux à ma façon, de voir les infirmières et les aides-soignantes qui passent… Je vivais ça de l’autre côté du miroir, du côté des familles qui sont aidées par les soignants.
A ce moment-là, il se trouve qu’Arte lance un concours qui s’appelle « Quand elle tourne », et la thématique de la première édition c’était « avoir besoin de personnes ». Et on se dit qu’Elsa représente le métier du soin, de s’occuper de l’autre.Il y a quand même un écho avec cette thématique de l’autonomie, parce qu’elle s’occupe de personnes qui ont perdu cette autonomie.
Tu dis qu’un film se crée avec plein de choses qui arrivent à un moment précis. En l’occurrence quand vous tournez, quand vous mettez le projet en place, on est dans une période qui est hyper particulière : le Covid. Comment vous avez fait ?
Oui, en 2021 on est dans la deuxième vague de Covid. Je me souviens d’aller la retrouver la nuit pour parler du film, en cachette. Au début quand j’ai eu le texte en mains, je me suis dit « c’est génial, je vais prendre la caméra et la suivre », mais comme là on est en plein Covid, tout se vit différemment. Déjà tout le monde est masqué, et nous on s’était dit que si on tournait un film ensemble, on ne voulait pas de masque. Parce que je sentais qu’on n’était pas dans film social réel, réaliste, immersif. On ne voulait pas parler de la période Covid, on ne voulait pas qu’il y ait une confusion. Moi, j’aurais aimé qu’on soit quelque chose d’assez immersif tout ça, mais en fait c’était impossible, puisqu’à ce moment-là en plus Elsa ne travaille plus à domicile, mais elle travaille à l’hôpital. Donc on demande si je peux rentrer, mais c’est impossible. Donc on se dit que c’est pas grave, et qu’on va recontacter les familles avec qui elle était déjà venue faire des soins dans le cadre de blessures, des personnes qui étaient à la lisière de la perte d’autonomie ou qui avaient des aides-soignantes qui n’étaient pas Elsa. Et elles ont accepté qu’on vienne les filmer sans qu’elles ne portent de masques, et qu’Elsa n’en porte pas non plus.
Il y avait donc un décalage, car les personnes qu’on filmait n’étaient pas celles dont parlait Elsa dans son texte. Mais peu importe, c’était tellement universel que je pense qu’on s’est dit qu’on aller recréer des situations de soins qui allaient venir supporter le texte.
Je me suis retournée le cerveau pour ce projet parce que venant de la pratique documentaire, je me suis vraiment demandé si on n’était pas dans de la fiction. Et puis finalement, je me suis dit, mais est-ce que j’ai besoin d’autant définir les choses ? Est-ce que l’on ne peut pas être dans un format absolument hybride ? C’est-à-dire qu’il y a une écriture documentaire, donc je le réalise comme j’aurais réalisé un film documentaire, mais en réalité, les dispositifs sont des dispositifs de fiction. C’est vraiment un petit objet hybride. Avec Elsa, c’était de longs débats entre nous, parce qu’elle demandait pourquoi j’inscrivais le film dans des festivals de documentaires. Elle se posait la question de la fiction mais je lui disais non, c’est toi, tu n’es pas une actrice qui interprète un rôle. On parle avec tes mots, et ton témoignage est très documentaire. Et je lui disais, on ne réfléchit pas du tout dans des arcs dramatiques de fiction. On est quand même très proche d’un témoignage documentaire. Et toi, tu es aide-soignante et on parle de ça.
Comme je te disais, à ce moment-là Elsa ne s’occupait plus des personnes dont elle avait parlé dans son texte, donc on est allé trouver des personnes de son entourage qu’elle avait rencontré, des personnes de mon entourage aussi, mais aussi une actrice pour une scène qu’on voulait vraiment reconstituer comme elle avait été vécu par Elsa. C’est la scène où elle parle d’une Marceline, qui se regarde dans le miroir. On est allé chercher une actrice, qui en l’occurrence avait pris soin de sa compagne qui était décédée récemment. Et elle l’avait accompagnée jusqu’au bout, alors qu’elle avait un Alzheimer, ou un Parkinson... Et quand elle a lu la scène elle a été très touchée, elle a trouvé ça très juste, et elle avait vraiment envie de la faire. C’était évidemment tragique, mais en même temps, ça pouvait être beau, et la façon dont Elsa le racontait, c’était fort. Mais bon là on demande à une actrice, et donc on bascule vraiment dans un dispositif de fiction. Mais parfois je vois certains docs et je me dis bon … Et pareil dans l’autre sens, on a beau parfois être au cœur du réel, est ce que vraiment on est totalement représentatif ? C’est vraiment des débats sans fin… Donc là, on se libère vraiment totalement de ça avec ce petit objet complètement hybride dans ses dispositifs.
Comme tu l’as évoqué, la question des sens ressortait beaucoup dans le texte d’Elsa quand tu l’as reçu. Est-ce que tu veux me dire peut-être comment tu as pensé à le mettre en forme dans le documentaire ?
Oui, le rapport aux sens est très présent dans le film. Parfois ça passait par filmer les mains plus proches, mais aussi filmer les objets dans les maisons : un rayon soleil qui traverse une fenêtre, une pierre-ponce sur le bord d’une baignoire .... Je pense que le moment le plus beau de tout ce film c’est quand elle repense à la main de sa grand-mère, et elle dit « je ne veux pas oublier la moindre tâche de sa peau ». Et ça pour moi c’est organique, on parle de la sensation, de l’oubli, de ces peaux qui se dessèchent. Elsa regardait aussi beaucoup dehors, et je me suis demandé ce qu’elle regardait, puis j’ai vu qu’il y avait ces arbres tout morts, là, tout raides. Cette image ça faisait écho aux mains. C’est vraiment des résonances d’images et de sensations. J’ai essayé d’être très attentive à ça. Et au montage, après, on vient essayer de les travailler, de les articuler. Et en même temps, j’avais envie d’un film avec ce rythme proche du texte, c’est-à-dire un peu « haletant », où on la suit le matin dans sa tournée, d’une personne à l’autre etc.
Comme on reconstituait sa réalité quotidienne, je lui demandais de me raconter, mais tu fais quoi ? Et en fait, c’était rigolo, parce que j’étais beaucoup à l’affût de gestes hyper techniques, mais elle me disait « non c’est l’infirmière qui fait ça, moi je peux cuisiner, faire des soins, les douches, les toilettes, je coiffe, j’habille, je remets une attelle… ». Elle me donnait ses actions, et au final, en soi, c’était très simple. Et ce qui compte vraiment c’est regarder des photos, discuter, prendre des nouvelles de la famille... C’est surtout être là avec elle et eux, s’intéresser aux histoires, poser des questions sur qui ils sont, ce qu’ils ont senti, comment ils ont vécu…
Merci pour toutes ces précisions ! Est-ce que pour finir tu veux me parler des projets sur lesquels tu travailles en ce moment ?
Alors le premier n’est pas encore vraiment lancé, je cherche encore une chaîne, mais j’ai déjà commencé le tournage. En gros, ça fait trois ans que je travaille dans un EEAP à Avignon, un établissement et services pour enfants et adolescents polyhandicapés, qui s’appelle Le Petit Jardin. Et je suis un groupe, le groupe des Lucioles. Tout ça a commencé parce que mon mari qui est danseur, est venu les faire danser dans le cadre d’ateliers. Lui ça fait 10 ans qu’il travaille beaucoup avec des personnes enfants et adultes en situation de handicap. Il a fait une formation en Art thérapie, et c’est quelque chose qui l’a vraiment énormément touché. En plus, il a un parcours hyper intéressant, parce qu’il est à l’Opéra de Paris, donc il a été vraiment traumatisé par la danse comme performative, virtuose … Et la première fois qu’il a dansé avec des personnes dont les corps sont hors normes, dont les problématiques de communication, d’être en mouvement, sont très différentes des nôtres, ça l’a vraiment touché et bouleversé, et il continue à beaucoup travailler dans ce domaine, la danse inclusive, je ne sais pas trop comment la définir, mais en tout cas voilà, moi j’ai mis les pieds là-bas, au Petit Jardin, et depuis je n’en suis pas partie.
J’aimerais vraiment faire un film à hauteur d’enfants, très proche d’elles et eux, mais en filmant aussi évidemment le corps des soignants et des éducatrices, la psychomotricienne, la kiné, l’ortho... Tout ce travail de soins au service de l’épanouissement de l’enfant.
Ce qui m’a vraiment frappée dans cet espace-là, c’est que je venais en imaginant que ce sera un espace beaucoup plus hospitalisé, beaucoup plus triste. Et en fait, je découvre un endroit très proche d’une crèche ordinaire, avec beaucoup de gaîté, beaucoup de vie, et une créativité extrême. Ces enfants pour la plupart ne parlent pas, donc c’est un espace où on cherche d’autres façons de communiquer. C’est impressionnant de voir que simplement en prenant le temps, on comprend qui est la personne en face de nous, sa personnalité.
Mon autre projet, c’est un film sur le procès Pélicot raconté depuis la rue. Je travaille dans un coworking qui est à 200 mètres du palais de justice, et au bistrot en face de notre bureau on voyait le gérant Youssef en mode Festival d’Avignon, c’est-à-dire débordé par le nombre de personnes, de journalistes, de journalistes étrangers qui débarquaient dans son bistrot. On a tous été impacté d’une manière ou d’une autre par le procès, même moi qui pour plein de raisons ne voulait pas trop le suivre. C’était trop douloureux, trop difficile. Il faut savoir aussi dans que ce procès, il y a 51 hommes qui ont été jugés coupables, mais il y en a quand même encore une trentaine minimum dans la nature, qui sont du coin. Des hommes qui sont potentiellement nos voisins, nos potes.... Donc il y a aussi ce truc pour les Avignonnais de se dire que les gars qui sont concernés ce n’est pas des marginaux, loin de nos vies, isolés ou psychotiques, non, non. Ce sont des hommes qui sont pour les trois quarts assez ordinaires, sans casier judiciaires, des pompiers, des infirmiers, des journalistes, qu’on connait par rebonds. Il y a ce truc de la petite ville qui fait qu’on se sent concernés.
Donc, ce que j’essaie de raconter dans le film c’est ces échos-là, de la proximité d’une telle affaire dans nos vies et d’un tel procès. C’est ce qui faisait qu’on en parlait au bureau, qu’on en parlait aux audiences, et que même si on voulait couper un peut on ne pouvait pas... Il y avait les collages des féministes dans la rue, des gens qui débarquaient pour nous demander où était le tribunal…Voilà, c’était vraiment très concrètement impactant.
Et le film va essayer de raconter ça sous forme d’une chronique vidéo. J’ai pris une caméra à quelques jours du verdict pour essayer de filmer cette espèce d’ambiance électrique. En sortie d’une grosse manif féministe qui avait eu lieu le 14 décembre 2024, il y a eu la chorale féministe, et c’était incroyable parce qu’au fur et à mesure des semaines je voyais de plus en plus de personnes autour de moi y aller, aller chanter. Avant le procès, elles étaient une vingtaine, et à la fin du procès, elles étaient 150. Elles chantaient d’abord au pôle LGBT qui était juste à côté du tribunal, mais finalement elles ont fini dans la rue parce qu’il n’y avait concrètement plus de place. Donc il y’avait comme ça des résonnances créatives dans la rue, dans l’espace public, de ces femmes qui venaient s’exprimer et qui étaient incroyables. Des gens qui venaient de très loin, plein de femmes d’âge différents, d’idéologie très différentes, qui pour le coup tombaient d’accord et se mobilisaient sur le procès. Et qui ont eu un vrai impact sur le procès, parce que tout ce mouvement faisait pression. Notamment quand le Président de la cour au moment des vidéos a paniqué et a dit, on remet le huis-clos, c’est trop violent, trop choquant... Là c’est la presse s’est mobilisée, dans la rue les colleuses, qui ont vraiment mis des grands slogans. Tout le monde s’est mobilisé pour dire « il faut que le procès reste public », dont Gisèle, qui disait non, regardons les vidéos puisque tout a été filmé, même si ça fait mal à tout le monde, regardons le viol droit dans les yeux. Et ça a fonctionné, le Président a finalement renoncé à la remise en place du huis-clos.

