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Un café avec Jean-Baptiste Mathieu « L’homme qui pleure »

Depuis 2014, Ty Films met en place des résidences d’écriture. L’accompagnement comprend 3 semaines de soutien à l’écriture en immersion à la maison des auteurs, et une semaine de montage pour confronter le désir de film aux images.
Grande première en Bretagne, ces bourses documentaires s’inscrivent dans une volonté commune avec les collectivités de développer et de soutenir un cinéma de qualité sur le territoire.
Ces résidences d’écriture ont été expérimentées pour la première fois l’année dernière, avec succès. Ty Films renouvelle l’expérience cette année et accueille 3 nouveaux auteurs : Liza Guillamot, Laura Delle Piane et Jean-Baptiste Mathieu pour « L’homme qui pleure ». Jean-Baptiste Mathieu, arrivé la semaine dernière pour entamer sa toute première semaine de résidence, accompagné de Gaëlle Douel, a accepté de nous parler de son expérience d’écriture et de son projet « L’homme qui pleure ». Une enquête au pays des larmes masculines : ravalées, libérées, questionnées.

Suzy Nzekwu : Quel parcours t’amène aujourd’hui en résidence à Mellionnec ?

Jean-Baptiste Mathieu : Au départ j’ai plutôt fait de la fiction avec l’objectif de faire un long-métrage cinéma. Je suis passé par plusieurs détours : j’ai fait de l’art vidéo, plusieurs films de fiction dont un court-métrage de cinéma avec des acteurs professionnels et connus, j’ai écrit un scénario de long-métrage dans le cadre d’un atelier d’écriture à la Fémis, puis petit à petit des documentaires parce qu’il y avait des gens qui m’intéressaient. La toute première fois j’ai filmé un peintre dans son atelier. Je ne savais même pas très bien ce qu’il peignait, c’était surtout un personnage qui me fascinait. Puis j’ai fait d’autres films sur la création au travail, sur des musiciens, un groupe de rock, des gens qui créent des spectacles de théâtre musicaux...

SN : Ce cinéma en prise avec le réel, tu y es venu progressivement de la fiction. Comment expliquer ce changement de cap ?

JBM : Je me suis approché de l’objectif de la fiction et je suis reparti en sens inverse en me disant que j’étais beaucoup plus libre, beaucoup plus à l’aise dans des formes légères. Je préfère si je suis tout seul ou avec quelques uns pour filmer, approcher le réel. J’aime bien faire avec ce qui se présente et avec ce qu’il manque. Le film que j’ai présenté à Mellionnec, il y a quelques années (N.D.L.R : « Un Père américain », présenté aux Rencontres du film documentaire 2013 ) j’ai essayé de raconter, d’inventer de ré-imaginer cette histoire sous forme de fiction, puis je me suis rendu compte que ça me plaisait davantage de raconter ça à la première personne et d’en faire une auto-fiction en revisitant ma propre histoire : moi, en tant que père absent, ce fameux « père américain » qui apprivoise petit à petit l’existence d’une enfant dont il n’avait pas désiré la naissance.

SN : Pendant ta résidence tu travailles en binôme avec Gaëlle Douel, quel apport constitue-elle par rapport à ta propre démarche de travail ?

JBM : Tout d’abord, j’étais super content de revenir ici. J’avais tellement aimé la présentation d’« Un père américain » aux Rencontres. Le truc inouï pour moi ça avait été que le comité de sélection se constitue de gens du village, alors que d’ordinaire c’est deux-trois professionnels qui sélectionnent des films, qu’ils ne regardent pas vraiment. Je trouvais ça extraordinaire, les films sélectionnés étaient reliés par cette communauté d’humains et de curieux qui avait appréciés, choisis ces films qu’ils voulaient montrer.
Dès que j’ai vu que la résidence d’écriture existait, mon projet étant un peu en panne je me suis dit que c’était l’occasion parfaite. C’est très fluide de travailler avec Gaëlle. Il y a à peine besoin de questions. Elle a vu tout ce qui faisait une richesse humaine possible dans mon projet de film puis elle m’a fait entrevoir ce qu’il y avait encore d’un peu confus. Voilà tout juste trois jours que j’ai commencé et j’ai déjà traversé des chutes vertigineuses et des montagnes russes. C’est rare de raconter autant de choses intimes, en si peu de temps. Il ne s’agit pas de raconter sa vie, mais de faire avancer les choses, de les articuler. On verra par la suite mais il semblerait que ça débouche sur une ligne, que l’on a entrevu avec Gaëlle, pour construire la dramaturgie du film et approcher le documentaire avec les outils de la fiction, selon ses propres mots.

SN : La place du père, c’est un thème récurrent dans ton œuvre ? Il me semble que tu l’évoques aussi dans « L’ homme qui pleure »...

JBM : Pas vraiment, je crois. Les hommes que j’ai filmé, c’est plus des grands frères que des pères d’ailleurs. Le père c’était vraiment dans « Un père américain ». D’ailleurs j’avais une envie secrète et ancienne de faire un film autour de mon père qui est un personnage un peu particulier, mais en même temps je n’osais pas. Dans mon projet actuel, « L’homme qui pleure », le père est toujours là, parce que c’est son départ qui m’a appris à pleurer pour toute la vie. Je pense qu’il sera également dans le film, visible ou non, du moins évoqué quant au fait qu’il ne pleure pas ou qu’il prétende ne pas pleurer.

SN : D’ailleurs, en parlant de ton père qui dit ne pas pleurer ou du moins le prétend, est-ce que tu as réfléchi à des dispositifs particuliers pour amener les hommes de ton film à se livrer sur cette question plutôt sensible des larmes ?

JBM : Pas tellement encore. Ma grande fille dit qu’avec moi on finit toujours par pleurer. J’aime bien être dans une parole sincère, engagée, intime. En général, je travaille avec des gens avec qui je suis en phase dans lesquels je me reconnais, je n’ai donc pas de difficulté à les faire parler, les amener à se confier. Dans le même temps j’ai envie de faire parler un homme qui me fait peur. Je n’ai pas encore réfléchi à une stratégie. Je ne lui dirais sans doute pas que je fais un film sur les hommes qui pleurent ça risque de le bloquer. Sans mentir pour autant, mais sans dire exactement le but ultime. Pour « L’homme qui pleure », il y aura forcément de la parole, mais je n’ai pas envie de faire de longs entretiens. J’ai envie que ce soit dans l’action. Je trouverais formidable de me retrouver dans une situation où les hommes sont entre eux, pour les filmer et les emmener sur un terrain intime.

SN : La question des larmes masculines, c’est une histoire d’hommes avant tout, ou les femmes auront également une place dans ton film, dans l’acceptation ou non qu’elles peuvent-en avoir, par exemple ?

JBM : J’ai vraiment l’impression que ça sera un film d’hommes. Peut-être qu’il y aura malgré tout une femme ou une autre. Mais tel que je l’imagine, le fait qu’une femme accepte ou non les larmes, ce sont les hommes qui pourraient le dire, qui évoqueraient le fait d’y avoir été confrontés. Ce qui est particulier, c’est que quand je parle du projet, il y a pas mal d’ intérêt de la part des femmes alors que j’ai très peu osé en parler aux hommes.

SN :Je pense à l’accompagnement de Gaëlle tout au long de cette résidence, est-ce que ça joue les sensibilités qu’elle peut avoir par rapport à ton film ?

JBM : Oui, je pense que c’est très bien que ça soit une femme. Tout ce que je lui ai raconté je n’aurais pas pu en dire la moitié à un homme, après il faudrait voir quel homme mais je pense que j’aurais censuré bien plus. D’ailleurs, petit à petit les questions se poseront de savoir si je tourne moi-même, ou bien avec un homme ou une femme. A priori je penche pour une femme abstraitement, à voir. La question se pose souvent quand on a affaire à l’intime, ça fera parti de choix importants pour le film. Je choisirai soit d’être qu’entre hommes ou d’introduire une femme au milieu des hommes pour créer autre chose.

SN : Quelles sont tes perspectives pour la suite ?

JBM : La résidence commence tout juste, il y a encore trois semaines de prévues sur l’année, on verra d’ici là. Il y a encore beaucoup à écrire je mets en ordre ce qu’on s’est dit avec Gaëlle. En tout cas cette résidence me donne une direction de travail, un axe. Tout va pouvoir se raccrocher à cette ligne directrice, que je ne nommerai pas, de peur de la perdre. Le projet a encore besoin de mystère et de secret, c’est fragile…

Suzy Nzekwu, 10/05/2017