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Un café avec Lucas Vernier Réalisateur de "Ahlan wa sahlan"

Le projet de Lucas Vernier a bénéficié d’une résidence d’écriture de trois semaines à Mellionnec. Il a été accompagné par Jean Breschand, réalisateur et scénariste. Aujourd’hui, il travaille avec Marie-Pomme Carteret sur le montage de son film « Ahlan wa sahlan ».

Un retour aux sources

Maëlig : Tu travailles en ce moment sur ton film qui s’appelle Ahlan wa sahlan.
Que veut dire ce titre ?

Lucas : Ahlan wa sahlan signifie « Bienvenue » en arabe.

Maëlig : Pourquoi as-tu voulu faire un film documentaire en Syrie ?

Lucas : Je me suis rendu pour la première fois en Syrie en 2009. A l’origine, j’y suis allé parce que mon grand-père paternel avait été méhariste - un militaire qui avait pour monture un dromadaire – en Syrie durant la période du mandat français. Je n’ai pas connu ce grand-père qui est mort 7 ans avant ma naissance. Il a eu un parcours assez romanesque. Dans ma famille, on l’appelle « Abuna », ce qui veut dire « notre père » en arabe.

Il a écrit plusieurs livres en lien avec le monde arabe. Son premier livre, Qédar, racontait son expérience dans le désert syrien. Adolescent, j’ai lu ce livre qui m’a beaucoup marqué. Je suis aussi tombé sur des photographies qu’il a prises durant cette période.

J’ai décidé d’aller en Syrie pour essayer de retrouver les enfants des personnes dont il a parlé dans son livre, et qu’il avait peut-être photographiées. Ce voyage d’images en visages, cette sorte d’enquête à hauteur d’hommes m’a fait rencontrer beaucoup de monde, principalement à Palmyre et dans les alentours. C’était aussi comme un « road-movie » documentaire, avec une dimension de rechercher historique, dans un pays que j’apprenais à découvrir peu à peu.

Maëlig : Tu es retourné en 2011 en Syrie.

Lucas : C’était le prolongement de mes démarches de 2009, dans la même énergie. Je souhaitais approfondir certaines relations, parmi lesquelles des amitiés étaient nées. Alors que j’étais en Syrie, le 14 mars 2011, la Révolution syrienne a commencé dans le sud, à Deraa, et d’autres villes ont rapidement suivi. J’étais plein d’enthousiasme, mais aussi très inquiet face à l’incroyable violence de la répression du régime. Fin avril 2011, j’ai quitté la Syrie. Je n’y suis pas retourné depuis.

Maëlig : Pourquoi avoir choisi de réécrire le film quasiment 10 ans après avoir filmé des images en Syrie en 2009 et 2011 ?

Lucas : Je n’ai pas réécrit le film 10 ans après. Je n’ai jamais cessé d’y penser. La Syrie pour moi, c’est avant tout des personnes qui m’ont très chaleureusement accueilli ; des gens avec qui j’ai partagé des moments surprenants et forts. La Syrie, c’est également pour moi une première confrontation à une guerre. Une confrontation indirecte, bien sûr, je n’étais pas sous les bombes et ça, je ne le souhaite à personne, mais de par mon attachement à des gens, je me suis senti très concerné. J’ai toujours suivi l’actualité syrienne, parfois frénétiquement, essayé de garder contact avec des gens …
J’ai continué, même si par moments je n’arrivais plus. Je n’avais plus de nouvelles de certaines personnes, j’accusais le coup de gens que je connaissais et qui sont morts. Je suis passé par plein d’états, de doutes, d’émotions. Il m’a fallu du temps pour retrouver mes esprits, une certaine distance et du sens dans l’idée de réécrire un film.
Enfin, il y a deux ans je me suis senti prêt à m’y consacrer de nouveau totalement.

Maëlig : Lorsque c’était plus compliqué d’écrire, lorsqu’il y a eu des blocages ou autres, c’est à ce moment là que tu as décidé de faire une demande de résidence pour l’écriture de ton film à Mellionnec ?

Lucas : Mellionnec, j’y passe depuis 2010. Je suis familier d’ici. En 2017, on m’a invité à faire un atelier au lycée professionnel de Rostrenen.
J’étais alors en train de sous-titrer l’ensemble des images que j’avais filmées en Syrie. Marie-Pomme Carteret, que je connais depuis 10 ans, s’était récemment installée à Mellionnec. Elle connaissait mon projet, le suivant de loin depuis des années, montrant toujours des signes d’intérêt.
A Mellionnec, on a commencé à se retrouver de temps en temps pour échanger autour de mes images, ce qui m’a vraiment permis de prendre une certaine distance, de redécouvrir ce que mes images racontent aujourd’hui.
Excepté Danielle Davie, une amie libanaise qui m’avait accompagnée sur une partie de mon tournage de 2011, et qui avait par la suite traduit une grande partie de mes rushes, Pomme a vraiment été la première personne avec qui j’ai pu partager l’intégralité de mes images.
En parallèle à ce travail, je reprenais l’écriture du film, avec l’accompagnement de mon producteur, Fabrice Marache, qui lui aussi soutenait ma démarche depuis longtemps.
Puis j’ai eu la chance de bénéficier de la résidence d’écriture de Ty Films, qui m’a permis de pouvoir échanger en profondeur avec Jean Breschand.
L’écriture d’un film documentaire outrepasse largement la rédaction de dossiers successifs. Elle est difficilement définissable, se fait un peu en permanence, recoupant autant des considérations humaines et éthiques que cinématographiques et techniques.
Cela dit, il y a ponctuellement des dossiers à écrire. Quand j’ai rencontré Jean Breschand, j’avais déjà écrit de multiples versions du projet, chacune correspondant à une étape de réflexion.
Avec Jean, nous nous sommes promenés dans les chemins creux de Mellionnec, il m’a aidé à faire le tri dans mes idées, désirs, doutes et sentiments, alors que cela faisait presque 10 ans que je vivais avec la Syrie en tête.
J’étais alors prêt à faire enfin ce film, et assez fatigué d’écrire.
La présence de Jean Breschand, son acuité et son écoute, ont été comme un accélérateur qui m’a permis de finaliser rapidement une dernière mouture du dossier du film.

Maëlig : Peux-tu dire quelques mots sur la manière dont s’est passé le montage avec Marie-Pomme Carteret ?

Lucas : Avec Pomme, nous croyons en ce film depuis longtemps, et nous sommes sur la même longueur d’onde. Pour ma part, je connais vraiment mes images par cœur. Et peu à peu, elle aussi, a fini par être complètement habitée par elles, d’une manière sans doute moins affective, mais résolument sensible. Elle s’est montrée très investie. Le film lui devra beaucoup.
En ce qui concerne le calendrier et la méthode de travail, ça a été une chance de pouvoir dérusher l’ensemble des images en amont du montage proprement dit, assez sereinement, dans le temps. Ainsi, lorsque le montage a commencé, on a directement commencé à construire le film, avec des repères et des références communes.

Le montage a été un peu comme retraverser à deux ces dix dernières années que j’ai passées à m’interroger sur la Syrie.
Plus concrètement, chaque demi-seconde du film est réfléchie et ça brasse beaucoup de questions de tous ordres. Il est difficile de décrire une telle expérience, très intense.
C’est un espace-temps en soi. On passe cinq ou six jours par semaine du matin au soir devant des images tirées de la réalité, à concevoir très progressivement une forme à même de retranscrire le plus fidèlement possible un regard, un trajet, un mouvement humain de rencontres en rencontres.
Le montage d’un film documentaire, c’est de la fabrication artisanale méticuleuse qui travaille un matériau fait de fragments de vies d’autres personnes.

J’avais besoin de témoigner, c’est quelque chose en moi que j’avais envie de sortir et là, la pensée s’ordonne peu à peu. Tout d’un coup, c’est un sens qui est trouvé, une évidence qui apparaît.
Ce film, c’est certes peu de choses, mais pour moi c’est comme un signe d’amitié envoyé à ces personnes que j’ai filmées en Syrie et dont les destins ont été malmenés.

Maëlig : As-tu envisagé pour la suite de ce film qu’il passe en salle ou dans des festivals ?

Lucas : J’estime que si on fait un film, c’est que l’on a quelque chose à raconter et donc un désir de transmission. J’espère qu’Ahlan wa sahlan pourra éclairer un public sur certains aspects de la Syrie dont je peux témoigner, qu’il pourra émouvoir, qu’il pourra faire réfléchir. En revanche, je ne sais pas encore quelles seront sa destination et l’ampleur de sa diffusion, mais je ne souhaite pas m’en inquiéter. C’est déjà très important pour moi de le terminer. On verra bien.


Propos recueillis par Maëlig Bouchereau le 16 octobre 2019