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Un café avec Nathalie Marcault en résidence au Lycée Paul-Sérusier de Carhaix

C’est dans le cadre d’une résidence d’artiste que la cinéaste Nathalie Marcault a posé ses valises au Lycée de Carhaix pour cinq semaines éparpillées sur l’année scolaire de la formation ULIS. Elle propose à cette classe de neuf élèves un atelier d’initiation au documentaire qu’elle anime avec la réalisatrice Gaëlle Douël. Une rencontre inattendue.

Corentin Le Nedic : Nathalie, est-ce que tu peux nous dire en quoi consiste cette formation ULIS ?

Nathalie Marcault : Ce sont des élèves de 15 à 17 ans qui ont commencé leur parcours scolaire dans le système « classique ». Ils ont ensuite été placés dans des dispositifs adaptés puisqu’ils ont des troubles cognitifs et donc des difficultés d’apprentissage.
La spécificité c’est qu’ils sont en ULIS Pro, il s’agit d’une formation en deux ans, qui leur permet de mettre le pied à l’étrier professionnellement.
Ils ont à la fois des matières générales mais surtout beaucoup de stages pendant l’année.
Ce sont des grands adolescents en train de traverser cette frontière entre l’adolescence et l’âge adulte.

CLN : Quelle a été votre approche avec les élèves ?

NM : L’objectif était de faire en sorte qu’ils aient quelques notions de ce qu’est le cinéma documentaire. On leur a d’abord montré des films qui évoquent le franchissement de l’adolescence, pour rapidement revenir vers une démarche qui favorisait plutôt la pratique du documentaire. Quand on a fait connaissance avec eux, on s’est rendues compte que c’étaient des gamins qui étaient très curieux, très ouverts, qui avaient très envie de découvrir nos métiers. Ils avaient déjà eu l’occasion dans leur parcours scolaire de se frotter à d’autres disciplines artistiques telle que la danse pour laquelle ils s’étaient réellement investis.
Nous nous sommes trouvées face à des jeunes gens qui avaient vraiment envie de faire connaissance avec la caméra et le micro. On les a donc fait parler de leur enfance, afin qu’ils comprennent ce que c’est que d’être devant la caméra, ce que ça implique, en quoi être filmé est l’occasion qui leur est donnée de dire qui ils sont. Mais c’était aussi important qu’ils découvrent ce que c’est que de faire un cadre, de faire une prise de son...

CLN : Le passage devant la caméra suscite généralement l’appréhension, comment vous y êtes-vous prises ?

NM : Face à la caméra, la parole est collée à notre visage. On a donc choisi d’enregistrer seulement du son pour qu’ils ne soient pas exposés d’entrée de jeu dans cette confrontation au regard. C’était un moyen de passer à-côté de l’embarras qui gêne l’ouverture à l’autre. On veut surtout les montrer comme un groupe, parce que c’est vraiment un groupe. Ce dispositif d’enregistrement d’une parole dissociée dans un premier temps de l’image, ça nous a vraiment semblé pertinent.

CLN : Les élèves vont assister à un nouvel atelier de danse, est-ce que c’est une matière que vous pourriez intégrer au projet ?

NM : Ils vont avoir 5 sessions de 2 heures avec deux chorégraphes. On intervient à la session danse de mars. On s’est dit avec Gaëlle qu’on irait la filmer. Il y a des choses qui s’expriment par la parole, et des choses qui s’expriment par le corps. Et on a aussi envie que les choses se manifestent par le corps. Ce sera de l’improvisation, exprimer des émotions, des choses comme ça. Ils peuvent révéler autre chose d’eux-mêmes par le mouvement, par le corps. C’est toujours intéressant, les enfants, les adolescents, lorsqu’ils sont dans leur période de transition, parce que le corps change, parce qu’ils ont un rapport particulier à leur propre corps, des choses peuvent aussi se raconter à travers un cours de danse, un atelier chorégraphique, un exercice d’improvisation...

CLN : Tu as déjà assuré des ateliers documentaires à l’université, comment avez-vous été reçues cette fois-ci ?

NM : Quand on les a interrogés, on a été extrêmement surprises, les premières fois, on a senti qu’une parole se libérait. On s’est rendues compte qu’ils avaient assez peu l’occasion de s’exprimer sur ce qu’ils étaient vraiment, ce qu’ils avaient vécu.
Et on a vraiment été très surprises et très touchées de voir à quel point la parole jaillissait de façon spontanée. Ça ne veut pas dit qu’il n’y a pas eu des réticences, et des résistances. Ils ont bien conscience que c’est exposant d’être filmé, parler devant une caméra n’est pas quelque chose de facile.

CLN : Tu parles du regard « de » l’autre, est-ce que l’objectif de votre intervention c’est aussi de modifier le regard « sur » l’autre ?

NM : Nous sommes actuellement à mi-parcours, il nous reste deux semaines et demi à passer avec les élèves. Je pense qu’ils seront à la fois réalisateurs et personnages du film parce que ce sont aussi des jeunes gens pour lesquels se pose vraiment la question du regard de l’autre, du regard posé sur cette classe qui est quand même une classe spécifique.
C’est un des objectifs, on capte d’abord cette parole-là et ensuite on imaginera les images. Même si on ne pourra pas éviter de raconter les difficultés qui vont continuer à se poser à eux. Il s’agit de difficultés qui se posent de façon sans doute plus cruciale pour eux que pour d’autres jeunes de leur âge. Mais ce sont les mêmes, concernant l’avenir, le travail, comment on imagine la vie de famille, qu’est-ce qu’on a comme type d’espoir, qu’est-ce qu’on a comme peurs aussi... C’est une occasion pour eux de dire ce qu’ils ont vécu, qui ils sont. Et bien évidemment de changer le regard que les autres peuvent avoir sur eux. On voudrait petit à petit que le film gagne en légèreté. Si le film peut avoir aussi ce rôle là, ce sera bien.
Les enseignants nous ont d’ailleurs fait savoir que les rapports au sein du groupe s’étaient développées depuis le début de l’atelier. Ces petites évolutions, c’est précieux.

Corentin Le Nedic, 4/04/2016