Pause doc

Un café avec Noé Reutenauer et Audrey Sanchez

Sur une trentaine de projets, celui de Noé Reutenauer fait partie des quatre sélectionnés par le comité de lecture de Ty Films, fin 2018. Il bénéficie alors d’une résidence d’écriture à Mellionnec. Pendant trois semaines, Noé a été accompagné par Audrey Sanchez, autrice et scénariste. À la fin de leur résidence, en juillet 2019, nous les avons rencontrés pour qu’il et elle nous parlent du travail mené ensemble, et du film, aujourd’hui du nom de « Cupidon ».

Kirill et sa quête d’amour

Hortense Lemaitre : Est-ce que vous pouvez me présenter le projet de film sur lequel vous avez travaillé ensemble ?

Noé Reutenauer : C’est un long-métrage documentaire sur Kirill, un ami trisomique de 33 ans qui cherche l’amour et qui peine à le trouver. Il aimerait sortir avec une femme non-handicapée. A travers cette quête d’amour, il exprime son envie d’intégrer le monde normal, en dehors du handicap, celui qui est majoritairement représenté et dont il se sent exclu. Kirill se réfugie alors dans sa tête pour vivre des idylles romantiques dans lesquelles il n’est plus handicapé. Dans ses dessins, il se transforme en chevalier et lors d’ateliers théâtre, il déclare sa flamme à toutes les princesses de ses rêves. Dans mon film, je le suis dans sa quête d’amour, l’accompagnant dans sa manière d’appréhender le réel et le fantasme, de lutter pour trouver sa place dans le monde.

Audrey Sanchez : Jusqu’à ce que son père lui propose de rencontrer une femme qu’il n’avait ni imaginée, ni attendue. C’est une accompagnatrice sexuelle qui travaille pour une association d’accompagnement sentimental et sexuel pour personnes atteintes de handicap. Parmi toutes ses manières de chercher l’amour, Kirill n’avait pas envisagé cette piste plus charnelle, plus réelle. Acceptera-t-il une relation thérapeutique, encadrée, « adaptée », avec une femme dont il pourrait avoir le sentiment qu’elle le cloisonne, elle aussi, dans son statut d’handicapé ? Fera-t-il le deuil de ses idéaux pour confronter son fantasme au réel à travers l’amour physique ? Est-ce vraiment ce qui pourrait faire son bonheur étant donné que son désir le plus profond est d’être un homme « normal » ? Le film de Noé est donc le portrait d’un jeune homme à la fois très différent et extrêmement semblable. Dans sa quête d’amour, il traverse des émotions qu’on a tous connues : le désir, le désespoir, le chagrin, l’excitation, l’attente. Le film traite plutôt de ce qui nous rassemble et c’est ça qui est intéressant et fort, je trouve. L’amour a cette puissance universelle qui fait, qu’entre ses filets, on est tous pareils.

Noé et Kirill sont très proches et Kirill se livre avec beaucoup d’intensité. Il a une réelle distance par rapport à son handicap. C’est un personnage touchant, romanesque et drôle. Moi je l’aime beaucoup Kirill !

Noé : Oui, sans l’amitié de longue date qui nous lie, je ne pourrais pas parler librement d’amour et de handicap comme je le fais avec lui.

Hortense : Comment avez-vous travaillé ensemble ?

Audrey : Au départ, Noé avait une première version de son projet. Tout était là mais il y avait beaucoup trop de choses. Il fallait resserrer pour ne pas perdre de vue le sujet, l’histoire. On a d’abord passé du temps à repréciser les intentions pour aller droit au but sans se perdre en chemin.

Noé : C’est vrai qu’il y avait trop de matière et je n’avais plus de recul. J’avais du mal à choisir ce qui était intéressant ou pas. Audrey m’a beaucoup aidé à trier, repérer ce qui n’était plus le film.

Audrey : Parfois, c’est une réflexion qui ne va pas assez loin ou une écriture qui est un peu fragile. Là, ce n’était pas ça, il y avait justement trop de choses, et cette petite perle qu’est Kirill finissait par disparaître.

Noé : Nous avons fait un travail semblable à de l’archéologie. On a creusé, dépoussiéré, trié.

Audrey : Puis on a travaillé sur le synopsis détaillé. Noé avait écrit un traitement déjà très fourni. Cela nous a permis de puiser dedans pour faire une nouvelle version plus allégée et plus près de son film.

Noé : Oui, avant la version sur laquelle nous avons travaillé avec Audrey, il y avait plein de personnages secondaires qui prenaient trop de places, qui ouvraient des discussions appartenant à d’autres films, qui faisaient diversion. Il fallait vraiment avoir confiance dans le fait que Kirill est un protagoniste assez fort pour tenir le film à lui tout seul.

Audrey : Il y a quand même son père qui est important et puis les femmes autour de lui, évidemment.

Hortense : Est-ce que tu sens le chemin parcouru avant et après l’accompagnement à l’écriture d’Audrey ?

Noé : Oui, c’est flagrant. C’était très enrichissant de travailler avec Audrey et de préciser les intentions en les confrontant à son point de vue, sa méthode et son expérience. L’écriture est un travail globalement solitaire dans lequel on peut se perdre. C’est génial de pouvoir collaborer.

Audrey : Nous avons maintenant un dossier avec un résumé, une note d’intention et un traitement. On espère que ça donnera envie ! J’ai le sentiment, en tout cas c’est la promesse du film, qu’on peut entrer dans la tête de Kirill, dans ses émotions. On est avec lui, dans la manière dont il regarde le monde. On peut s’identifier à lui. Je trouve qu’il est très accessible, et cette relation d’amitié entre vous, c’est vrai que c’est assez rare.

Hortense : Est-ce que vous pensez que vous allez vous revoir après ?

Noé : J’espère !

Audrey : Oui, j’espère que je verrai le film fini et que j’en suivrai les progressions d’écriture, en tant que lectrice en tout cas, découvrant les prochaines étapes et les prochains dépôts de Noé. C’était une collaboration enrichissante des deux côtés.

Hortense : Quelle est la prochaine étape ?

Noé  : Trouver un peu d’argent pour continuer le développement du film et entamer le tournage.

Hortense : Et bien, c’est tout ce que je te souhaite ! J’ai déjà hâte de voir le film terminé... Merci à vous deux !


Propos recueillis le vendredi 11 juillet 2019 à Mellionnec
par Hortense Lemaitre,
et retranscris par Maëlig Bouchereau.

© Noé Reutenauer - Photo extraite de ses rushes.