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Un café avec Olivier Babinet réalisateur de « Swagger »

Miz Doc, semaine 3. Du Nicaragua à Fukushima en passant par le Sénégal et la Patagonie, la semaine dernière nous a quelque peu étourdis. C’est finalement en Seine-Saint-Denis que nous avons choisi de nous arrêter prendre un café. Rencontre avec Olivier Babinet, réalisateur du film « Swagger ».

Maxime Moriceau : Olivier, pour commencer, peux-tu te présenter et nous en dire plus sur ton parcours ?

Olivier Babinet : Je suis autodidacte. J’ai grandi à Strasbourg où je faisais de la musique quand j’étais ado, de la radio, de la photo et aussi pas mal de conneries. J’ai quitté l’école avant le Bac et je suis monté à Paris où j’ai commencé à travailler avec mon frère dans la publicité. Ça a très vite marché, à dix-huit ans, j’étais salarié. Au fil de mes rencontres, et au bout de cinq ans, j’ai eu envie de faire autre chose. Avec mon directeur artistique, on a négocié trois mois de temps libre et on a réalisé un pilote pour une série que Canal Plus a ensuite produit : « Le Bidule » (78 épisodes). C’était une forme très personnelle avec de la photo et de l’animation. Ça passait le dimanche midi donc on avait un public assez large mais on pouvait parler de pleins de sujets politiques : les prisons, la drague de rue, le collège… C’est par cette série que je suis sorti de la pub. Après j’ai jonglé entre des clips, des courts et des longs métrages de fiction.

M.M : Dans ton film, tu fais le portrait de quelques collégiens de banlieue parisienne. Comment as-tu rencontré ces jeunes ?

O.B : J’ai d’abord réalisé un court métrage qui a été diffusé par Cinémas 93 dans des prisons et dans des collèges de Seine-Saint-Denis. Suite à cette tournée, ils m’ont proposé de revenir faire un atelier dans une classe de quatrième d’un collège d’Aulnay. En deux ans, j’ai réalisé huit courts métrages avec ces jeunes et le Conseil Départemental m’a proposé de faire une résidence dans ce même collège. C’est comme ça qu’est né le projet.

M.M : Que veut dire Swagger, avoir le swag ?

O.B : T’as la classe, t’as le style. J’ai deux fils qui sont plus âgés que les jeunes du film, et déjà, pendant le tournage, ils ne disaient plus swag. C’est un terme qui remonte à Shakespeare, dans Songe d’une nuit d’été. On le traduit par fanfaron. Après on le retrouve dans les années soixante pour désigner la classe des mauvais garçons à la Franck Sinatra. C’est un mot qui traverse les âges et qui réapparait de temps à autre.

M.M : As-tu des références ? Des films qui ont pu t’inspirer pour « Swagger » ?

O.B : Un film que j’ai vu il y a longtemps, ça doit être le premier de Bertrand Blier, « Hitler… Connais-pas », qui donne la parole à des jeunes de 1963. On dirait les jeunes d’aujourd’hui, ils se posent exactement les mêmes questions, c’est très drôle de voir ça. Après, il y a « Le joli mai » de Chris Marker qui joue parfois sur un effet Marabou-de-ficelle que j’aime bien et dont on s’est servi dans le film. Il y a aussi la série « Freaks & Geeks » de Jud Apathow que je regardais à ce moment-là, qui est une comédie sur l’adolescence.

M.M : Quel était ton dispositif pour les entretiens ?

O.B : Le principe, c’était de passer un jour et une nuit avec chaque jeune. Lorsqu’ils parlent, c’est devant deux cameras dont une sur rail, c’était assez costaud. Aïssatou, la jeune qui ne parle pas au début du film, a interrompu l’entretien dès le début. Elle est revenue un an après. Elle était prête. Elle a remis les mêmes vêtements et on a pu tourner. C’est pour ça qu’on voit un tel changement chez elle au cours du film. Ce sont vraiment leurs mots, je n’ai rien écrit. J’avais environ deux-cent questions, les mêmes pour chacun.e, j’essayais de balayer assez largement plein de sujets. Parfois, quand je voyais que ça partait, je les poussais dans leurs délires comme l’histoire avec Mickey et Barbie, je ne sais plus comment on en est arrivé là mais j’ai dû aller la chercher. On utilisait deux lumières différentes selon les questions posées. Je me déplaçais aussi pour changer la direction de leur regard. Parfois je me cachais, pour qu’ils soient plus introspectifs. J’ai eu la chance de travailler avec un grand chef opérateur finlandais qui ne comprenait pas un mot de ce que les jeunes racontaient et qui était donc seulement dans l’image. C’est quelqu’un qui donne une grande dignité aux personnes qu’il filme. Il n’a jamais un regard condescendant ou surplombant. Ça correspondait au regard que je voulais apporter. Toute l’équipe était traversée par les émotions que les jeunes nous envoyaient, c’était très fort.

M.M : En dehors des entretiens, il y a beaucoup de mise en scène. Ne donnes-tu pas une image fantasmée d’Aulnay-sous-bois ?

O.B : C’était très important pour moi de montrer cette jeunesse à ce moment-là. On était entre les attentats de Charlie Hebdo et le Bataclan et la presse donnait vraiment une lumière très sombre sur la banlieue. Je pense que les images de banlieues véhiculées par le cinéma de façon générale correspondent tout autant à un fantasme de violence, de gangs et de règlements de compte. Même si tu as grandi là, tu n’es pas à l’abri de la caricature. Entre l’atelier et le tournage, j’ai passé quatre ans dans la citée du collège et ce que je voyais, ce n’était pas seulement les guetteurs en bas des tours, c’était aussi le pique-nique des mamans sur l’herbe, le cirque installé juste à côté du collège. C’est un village Aulnay, tout le monde se connait. Il y a de la violence bien-sûr, mais ce sont surtout des histoires internes de business. Untel a pris une balle parce qu’il a volé un autre. Il y a aussi les violences policières. C’est dans cette cité que Théo a été violé. C’est dur d’expliquer aux jeunes qu’il faut respecter la République et ses représentants après ça.

M.M : Comment avez-vous travaillé au montage ?

O.B : J’ai demandé à la monteuse de ne pas faire un film trop manichéen, je ne voulais justement pas donner une image trop angélique de cette jeunesse. Il y avait des choses qu’on avait du mal à mettre, des personnages plus compliqués que d’autres. Régis, c’est un cocktail dingue. C’est un très bon client mais il fallait laisser de la place aux autres. Le montage a duré neuf mois. La monteuse travaillait le matin et j’étais avec elle l’après midi. On discutait et elle avançait parfois seule.

M.M : De nouveaux films en projet ?

O.B : Je suis sur deux longs métrages de fiction. Le premier sur lequel je travaille depuis six ans est une comédie romantique d’anticipation qu’on devrait commencer à tourner en juin. C’est un chercheur qui étudie la féminisation des espèces sous-marines et souhaite fonder une famille dans un monde en proie à la stérilité. L’autre est une l’adaptation d’une pièce de théâtre de David Greig, Monsters in the hall. Ça s’annonce bien.

Maxime Moriceau, 20/11/2017